Publié par : MaTo | septembre 25, 2008

La Nation Gazprom, Rabaska et les Amériques

Gazprom, un nom qui fait frémir de peur les stratèges géopolitiques retranchés dans leur bureaux de Washington et de Bruxelles. Un nom qui fait aussi pétiller d’espoir les yeux de plusieurs leaders de pays riches en gaz naturel cherchant une alternative aux conditions inégales imposées par les géants occidentaux des hydrocarbures.

Gazprom c’est la plus grande compagnie de la Russie et le leader mondial en exportation d’énergie et en exploitation du gaz naturel. Gazprom, une société d’État, c’est aussi une extension directe de la politique étrangère du Kremlin dont l’actuel Président russe Dimitri Medvedev a autrefois été PDG. En fait, la Russie c’est aujourd’hui la Nation Gazprom et lorsque la compagnie signe un contrat avec n’importe quel gouvernement étranger, c’est aussitôt l’influence de Moscou qui s’étend un peu plus, confirmant son nouveau statut de super-puissance mondiale de l’énergie, une entente énergétique à la fois.

Les Russes débarquent chez nous

Par conséquent, ce ne pouvait être une surprise pour personne lorsque l’an dernier, Gazprom a témoigné son désir de participer dans le méga projet Rabaska et son terminal méthanier à Lévis, assurant ainsi sans contredit sa viabilité à long terme. L’entente entre Québec et Gazprom prévoirait que cette dernière importe du gaz naturel liquéfié (GNL) de son champ Shtokman de la Mer de Barrent jusqu’à Rabaska pour y être re-gazéifié et distribué partout dans le marché nord-américain. La Russie possède les plus grandes réserves de gaz naturel au monde, bien que plusieurs de ses champs n’ont pas encore été développé.

Le GNL c’est l’avenir, disent plusieurs experts. De moins en moins cher à exporter et sa combustion, moins polluante que celle du pétrole, répond aux normes environnementales mondiales, notamment le Protocole de Kyoto. Cela fait donc de Gazprom, de loin le plus important exportateur de GNL au monde, la société de l’avenir.

La Russie (et Gazprom), qui domine de plus en plus de marché européen du gaz, veut percer à tout prix celui de l’Amérique du Nord, et Rabaska va lui servir de porte d’entrée. Pour confirmer ce partenariat, le Ministre québécois du développement économique, Raymond Bachand, s’est rendu à Moscou la semaine dernière pour discuter avec les représentants du géant russe de l’énergie.

Mais voilà qu’une opportunité de freiner les ambitions globales de Moscou se présente. En réponse à l’intervention de l’armée russe pour empêcher le massacre par la Géorgie de ses concitoyens russes en Ossétie du Sud, le Premier Ministre canadien Steven Harper a laissé entendre qu’il considérait la possibilité de punir Gazprom et ses intérêts au Canada en rétribution. Bien qu’il n’ait pas mentionné explicitement Rabaska, la cible de cette menace ne fait aucun doute.

Dire que sous le gouvernement conservateur, la politique étrangère canadienne est dicté par Washington n’est que souligner une évidence. Nous retournons donc à notre énoncé d’introduction : Gazprom, un nom qui fait frémir de peur Washington.

Si ce n’était que de Rabaska, ce ne serait pas si dramatique. Mais les États-Unis, observant les tendances à long terme dans le monde de l’énergie, ont peur que leur approvisionnement tombent entre les mains d’intérêts étrangers, particulièrement de la Russie et de ses alliés en devenir. Voilà donc la réponse de Moscou aux tentatives d’encerclement de la Russie par l’OTAN : l’encerclement des États-Unis par Gazprom.

Pendant ce temps, au Sud…

Pendant que leur client au pouvoir à Ottawa s’affaire à jouer les vierges offensées en menaçant les Russes, Washington est bien plus préoccuper par ce qui se passe au Sud, dans son ancienne court-arrière.

Gazprom vient de signer cette semaine une entente majeure avec le Venezuela pour le développement de deux champs de gaz naturel en haute mer dans les Caraïbes. Au même moment de la signature, un escadron de la marine russe a quitté son port en direction des côtes du Venezuela. Ce sera la première entrée de navires russes en eaux américaines depuis la crise des missiles de Cuba. Cela s’ajoute aux bombardiers de l’aviation russe qui ont été envoyé au pays d’Hugo Chavez la semaine dernière.

Ce partenariat en croissance entre Moscou et Caracas n’est qu’une partie de la pénétration russe en Amérique latine. Il doit s’inclure dans une vison plus vaste de coopération grandissante avec Cuba, le Nicaragua et la Bolivie. Gazprom est d’ailleurs en négociation sur plusieurs projets liés à l’exploitation du gaz naturel en Bolivie et aspire à remplacer les pétrolières américaines évincées par les politiques de nationalisation des ressources naturelles du Président bolivien Evo Morales. La Bolivie possède les troisièmes plus grandes réserves de gaz naturel en Amérique latine après le Venezuela et Trinidad et Tobago.

La Nation Gazprom étend son influence dans les Amériques au plus grand intérêt des pays producteurs. Les ententes de société d’État à société d’État (et donc de gouvernement à gouvernement) et les garanties des contrats préférentiels à long terme qui caractérisent les ententes énergétiques de la Russie sont souvent beaucoup plus favorable aux producteurs que les ententes à courts termes, sujettes aux fluctuations du marché, imposées par le passé sur le continent sud-américain par les pétrolières américaines. De plus, par la création de sociétés conjointes entres les deux pays, une cohésion est créé par le partage des risques qui cimentent les relations bien au-delà des questions de coopérations énergétiques.

Voilà le véritable objectif de Moscou : la création d’une confédération informelle de l’énergie avec la Russie en son centre. Ce qui suit est une citation de mon texte « La Russie et le monde musulman » :

W. Joseph Stroupe prédit que la Russie est sur le point de mettre l’Occident « échec et mate » grâce à la consolidation d’une « confédération de l’énergie » dont Moscou en serait le coeur. Au lieu d’un cartel, qui ne lie que les producteurs, le modèle russe est fondé sur une confédération informelle, symétrique et auto-suffisante, qui unie à la fois les producteurs et les grands consommateurs d’Asie (en particulier la Chine). Cette confédération se base sur des contrats préférentiels à long terme et la création de sociétés conjointes qui cimentent la cohésion et l’interdépendance entre producteurs et consommateurs. Encore une fois, pour Stroupe, l’Iran est le « partenaire junior » de la Russie dans ce grand projet, qui, en excluant l’Occident libéral, pourrait mettre fin à l’ordre mondial unipolaire dominé par les États-Unis et ainsi redonner à la Russie son statut de super-puissance, ainsi qu’une influence considérable au Moyen-Orient.

Cette stratégie est aussi mise en oeuvre en Amérique latine (et à une largement moindre envergure au Québec) avec le Venezuela jouant ici le rôle de « partenaire junior » de la Russie. Les pays qui en profiteront seront ceux qui auront su réagir à temps aux évolutions mondiales (pour quand un Pétro-Québec?)…


Réponses

  1. On dirait bien que Harper en veut à la Russie (Georgie) et à la Chine (Tibet) de ces temps-ci…

    Je t’ai laissé un message sur ton blogue Demandez-le à Mato à propos du Tibet.

    En passant, excellente plume!


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