Ceci est le dernier travail de recherche que j’ai réalisé pour mon BAC (et celui dont je suis le plus fier). Vue l’intérêt de mon dernier article concernant la Russie, je me suis dit que ce texte pouvait intéresser une ou deux personnes. J’ai ajouté une brève mise à jour à la fin à propos de la crise en Géorgie.
La Russie et le monde musulman
Le positionnement de Moscou dans la reconfiguration de l’ordre mondial
En 2005, la Fédération de Russie est devenue un observateur permanent à l’Organisation de la conférence islamique (OCI), deux ans après que le Président Vladimir Poutine ait déclaré au Sommet islamique en Malaisie que la Russie était une « puissance musulmane », qui espérait jouer un rôle en tant que telle au sein des pays musulmans[1]. La même année de cette adhésion de la Russie à la plus importante organisation multilatérale après l’ONU, Poutine a prononcé un discours frappant en Tchétchénie où il qualifiait son pays de « the best and most reliable partner and ally [and] one of the main pillars of the Islamic world in the struggle for rights in the international arena, the struggle for their legitimate rights[2]. » La politique étrangère de la Russie vis-à-vis du monde musulman semble effectivement avoir pris une place d’importance pour Moscou depuis quelques années, évoquant un peu la politique soviétique d’avant 1979.
Par contre, si la politique étrangère soviétique s’inscrivait davantage dans un appui au tiers-mondisme, la nouvelle approche russe apparaît plutôt cibler le monde musulman dans une logique d’appui au panislamisme. Cette politique se met en place à un moment où, d’un côté, on assiste à une certaine réaffirmation de la puissance russe. Cette réaffirmation, qui coïncide avec l’arrivée au pouvoir de Poutine, est née d’un regain de confiance en la capacité de la Russie à jouer un rôle de premier plan sur la scène internationale et d’une amélioration de la situation économique liée à la hausse des prix des hydrocarbures. Au même moment, d’un autre côté, l’OCI démontre une volonté de jouer un rôle plus concret dans les relations internationales. Cette volonté est supportée par une société civile panislamiste de plus en plus revendicatrice qui se consolide autour d’une objection à la projection de la puissance américaine et aux invasions de l’Afghanistan et de l’Irak. Cette objection est nourrie par une perception croissante chez l’opinion publique musulmane que la « guerre globale contre le terrorisme » menée par Washington est en fait une guerre contre l’islam[3]. Ces deux phénomènes deviennent intimement liés lorsque l’on considère l’importante population musulmane en Russie, ainsi que la montée de l’anti-américanisme parmi la population russe, qui trouve son écho dans le monde musulman[4].
Nous pouvons donc nous demander si le Kremlin a réellement une politique étrangère cohérente et claire qui vise particulièrement le monde musulman en tant qu’entité culturelle et civilisationnelle dans les relations internationales et, si une telle politique existe, quels peuvent en être les fondements? Ou au contraire, doit-on plutôt y voir simplement le résultat de calculs purement bilatéraux de la Russie par rapport à certains pays, dont l’identité islamique n’a que peu d’importance? Mais lorsque l’on observe l’étendue des relations entre la Russie et le monde musulman, cette seconde lecture semble plutôt réductrice. Qu’il y ait réellement ou non une politique cohérente à long terme, la Russie a clairement identifié le monde musulman comme un terrain idéal pour se positionner favorablement dans le nouvel ordre mondial et notamment pour accroitre son influence au Moyen-Orient. Cette approche se confirme par la dynamique de la politique étrangère « islamique » russe, qui sera traitée dans la première partie. Cette politique s’explique d’abord par des facteurs internes, ou les rapports d’équilibre entre le pouvoir russe et sa population musulmane, qui seront décrits dans la seconde partie. Enfin, cette politique est aussi motivée par des facteurs externes, ou les rapports de force entre Moscou et Washington, qui seront discutés dans la dernière partie.
1 – La politique étrangère « islamique » russe en action
La coopération énergétique et militaire : les trois niveaux d’engagement de l’islam
Pour bien saisir l’étendue et le dynamisme de la politique étrangère russe vis-à-vis du monde musulman, il est essentiel en premier lieu d’en observer tout le panorama. Le plus important élément de cet engagement des pays musulmans est la coopération énergétique et militaire, qui s’exerce à trois niveaux géo-historiques. À un premier niveau, les anciennes républiques soviétiques d’Asie centrale sont le terrain le plus naturel pour la Russie dans ses relations avec le monde musulman. La hâte avec laquelle ces pays ont joint l’OCI (en 1992, sauf pour le Kazakhstan et l’Ouzbékistan, en 1995) montre que le soviétisme n’avait pas complètement éliminé leur volonté d’identification à l’islam. Après une perte manifeste d’influence au cours de la décennie 1990, qui a fait annoncer « la fin d’un « étranger proche »[5] » en Asie centrale, la Russie est arrivée à renforcer sa position, notamment en institutionnalisant ses relations avec la région.
L’Organisation de coopération de Shanghai (OCS, crée en 2001 avec la Chine), la Communauté économique eurasiatique (CEE, crée en 2001) et l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC, crée en 2002) sont tous des outils multilatéraux qui renforcent l’influence russe dans la région. La décision de l’Ouzbékistan de couper ses relations étroites avec Washington en 2005 et de se joindre à la CEE et l’OTSC en 2006 a été une importante victoire pour Moscou[6]. De plus, la Russie utlise le levier énergétique pour accroitre la dépendance de ces pays via des sociétés d’État comme Gazprom, LUKoil et Rosneft[7].
Le deuxième niveau d’action de la politique étrangère russe se fait auprès des anciens alliés de l’ère soviétique, en particulier arabes, qui offrent une fondation sur laquelle la diplomatie russe peut bâtir plus aisément. L’Algérie et l’Égypte constituent particulièrement des lieux de regain de la coopération économique et militaire[8]. De plus, au niveau énergétique, la Russie et l’Algérie collaborent maintenant sur le marché européen du gaz[9]. Enfin, les relations entre la Russie et la Syrie n’ont pas été affectées significativement par la fin de l’Union soviétique et l’armée russe possède toujours l’accès à une base navale en territoire syrien[10].
Finalement, le troisième niveau d’action vise les alliés traditionnels des États-Unis, qui sont les pays qui présentent les plus grands défis et sur lesquels la Russie concentre le plus d’efforts. Parmi eux, nous pourrions nommer le Pakistan, l’Indonésie, le Maroc ou la Jordanie. Cependant, trois pays sont identifiés par Moscou comme fondamentaux au positionnement de la Russie au Moyen-Orient : deux d’entre eux, la Turquie et l’Arabie Saoudite, sont toujours très proches de Washington, l’autre, l’Iran, l’a été jusqu’en 1979. L’engagement de ces pays répond à un objectif clair : assurer à la Russie des alliés à long terme sur lesquels compter pour faire avancer ses intérêts dans la région du Moyen-Orient.
La recherche d’alliés à long terme : Turquie, Iran et Arabie Saoudite
Dans le cas de la Turquie et de l’Iran, même si ces pays n’avaient pas été des alliés durant l’époque soviétique, « there is nothing new in Russia’s perception of [them] as the two most essential countries in the region. » En fait, depuis l’époque tsariste, ces pays étaient perçus par la Russie comme les « portes » du Moyen-Orient[11].
Les relations entre la Russie et la Turquie sont jonchées « with histories of conflict, deep structural differences and divergent views », mais se sont récemment améliorées en raison d’un sentiment similaire de frustration face aux politiques des États-Unis et d’une perception commune d’être exclus des prises de décision importantes[12]. Moscou et Ankara partagent des positions semblables sur plusieurs sujets comme l’opposition à l’invasion de l’Irak, les relations avec la Syrie, la reconnaissance du gouvernement palestinien du Hamas, la légitimité du programme nucléaire iranien, sans compter leur politique face au séparatisme (tchétchène et kurde). D’ailleurs, les deux pays ont une même vision de leur rôle comme « pont civilisationnel » entre l’Occident et le monde musulman[13]. Enfin, sur le plan énergétique, devant la transformation de la Turquie en plateforme d’acheminement vers l’Europe et la stratégie américaine pour contourner la Russie et l’Iran, Moscou s’efforce de ne pas exclure totalement la Turquie de sa contre-attaque, notamment avec le projet de gazoduc « Blue Stream »[14].
L’autre « porte » du Moyen-Orient, l’Iran, malgré une histoire de conflits au cours du 19e et début du 20e siècle, est vue par Moscou comme un « partenaire historique et stable »[15]. Aujourd’hui, les relations étroites entre la Russie et l’Iran vont bien au-delà de la vente d’armements ou de la coopération nucléaire et elles ont atteint un niveau historique avec la visite du Président Poutine à Téhéran pour le Sommet de la mer Caspienne en 2007[16]. En coulisse, un accord aurait été formulé à l’effet qu’une attaque des États-Unis contre l’Iran serait vue comme une attaque contre la Russie[17].
Ainsi, la formation des deux axes qui semblait avoir pris forme à la fin des années 1990 (Russie-Arménie-Iran contre Turquie-Géorgie-Azerbaïdjan) semble avoir de moins en moins de sens suite à l’amélioration des relations entre la Turquie et l’Iran, ainsi qu’entre la Turquie et la Russie[18]. Cela laisse entrevoir la création d’un éventuel triangle Russie-Turquie-Iran, ouvrant ainsi à Moscou la « porte » vers le monde arabe et en particulier l’Arabie Saoudite.
Les relations entre la Russie et l’Arabie Saoudite sont plutôt récentes dans l’histoire des deux pays. La visite à Moscou du Prince héritier saoudien Abdullah (maintenant Roi) en 2003 a mené à une dénonciation par l’Arabie Saoudite des séparatistes tchétchènes comme agissant de façon « non-islamique » (impliquant donc une fin de l’appui saoudien à ces derniers)[19] et un début de coopération énergétique entre la Russie et l’OPEP[20]. La place importante de l’Arabie Saoudite dans la politique étrangère russe est due à la fois à des considérations énergétiques, mais aussi à son rôle de leader régional. Ainsi, avec une relation en croissance avec le leader du monde arabe sunnite et un partenariat stratégique avec le leader du monde chiite, l’Iran, la Russie « finds itself as an agent of dialogue in respect of both Shi’ites and Sunnis, an asset that the Americans do not have.[21] » Cette position privilégiée fait donc de la Russie un acteur incontournable au Moyen-Orient. Ce bref tour d’horizon de l’évolution de la politique étrangère russe vis-à-vis du monde musulman nous amène donc à observer les explications internes de ces développements.
2 – Explications internes : les rapports d’équilibre entre la Russie et ses musulmans
La croissance démographique musulmane en Russie
Non seulement importante en nombre, la population musulmane de Russie, comptant environ 20 millions de personnes, est aussi très importante historiquement. L’islam est arrivé en Russie avant même le Christianisme et c’est seulement après de longues délibérations que le Prince Vladimir du Rus de Kiev a choisi cette seconde religion pour son peuple en 987[22]. Après la conquête de Kazan et d’Astrakhan par Ivan le Terrible au 16e siècle, la Russie est devenue un État multi-ethnique et multi-confessionnel dans lequel musulmans et chrétiens ont dû apprendre à cohabiter. Les populations musulmanes du bassin de la Volga, comme les Tatars, Bachkirs ou Tchouvaches sont donc une partie intégrante de la Russie et leur identité est largement inséparable de celle-ci. Par contre, les populations musulmanes du Caucase, comme les Tchétchènes, n’ont été intégrées qu’au 19e siècle, ce qui explique que leur sentiment historique d’appartenance à la Russie soit moins profond. Malgré cela, les efforts des séparatistes tchétchènes d’étendre leur combat à toute la région ont échoués, démontrant tout de même une certaine allégeance des autres populations musulmanes du Caucase à l’État russe[23].
Malgré tout, un certain niveau de tension et de suspicion a toujours existé entre chrétiens et musulmans russes et une crainte est perceptible parmi la majorité orthodoxe face aux prédictions voulant que, d’ici 2050, les musulmans représentent le tiers ou même la moitié de la population de la Fédération de Russie[24]. En 2000, le Président Poutine a évoqué que la possibilité de l’extrémisme islamique prenant racine dans le Caucase et s’étendant ensuite à la région de la Volga, pouvait présenter un risque d’islamisation de la Russie et même sa division en plusieurs États indépendants[25]. Ce risque est illustré, par exemple, par le mouvement panislamiste Hizb ut-Tahrir (Parti de la libération), banni en Russie et très actif en Asie centrale, qui a comme objectif la création d’un Califat sur toute la région, qui diviserait la Russie sur la ligne de la Volga[26].
C’est donc dans ce contexte que le pouvoir russe se trouve confronté à un délicat jeu d’équilibre dans lequel il doit réconforter et encourager la participation et l’épanouissement spirituel, économique et politique de sa population musulmane, tout en s’efforçant de réprimer toute propagation d’interprétations radicales et possiblement dissidentes de l’islam parmi celle-ci. Ainsi, le statut d’observateur de la Russie à l’OCI et les différents discours de solidarité avec le monde musulman prononcés par Poutine sont des moyens d’inclure les musulmans russes dans le rayonnement international de la Russie dans le monde[27].
L’appui des leaders musulmans à toute politique perçue comme résistant à l’Occident, en parliculier aux États-Unis, fait pressentir une fusion identitaire d’un certain nationalisme russe avec l’islam politique, où fierté slave et anti-américanisme vont main dans la main[28]. Cette fusion est inhérente à la recherche identitaire de la Russie contemporaine et à la montée d’un eurasianisme inclusif comme doctrine nationaliste de la politique étrangère russe.
Cette doctrine reconnaît l’influence de la culture musulmane sur l’identité russe et la dualité de sa nature. Les eurasianistes parlent de synthèse entre la Russie et l’islam, de « dialogue des civilisations » et de « renaissance eurasienne ». Certains, comme l’ancien « tsar de la privatisation » Anatoly Chubaïs, voient en cette idéologie le concept parfait pour faire de la Russie un « empire libéral », dans lequel la CEI et en particulier l’Asie centrale, serait réintégrée autour de Moscou, dans une sorte de « Confédération eurasiatique ». L’eurasianisme prône un retour en puissance de la Russie dans le monde, tout en donnant un rôle de premier plan aux musulmans russes dans ce processus. Ceci explique donc logiquement que le monde musulman soit perçu comme un allié naturel de la Russie, tant au point de vue de la fusion entre anti-occidentalisme islamique et nationalisme slave, qu’au niveau de l’identité même de la Russie[29].
Le besoin de dévier les critiques à propos de la Tchétchénie
Un autre facteur interne très important de la politique étrangère « islamique » de Moscou est le besoin de dévier les critiques à propos des actions de l’armée russe en Tchétchénie. Dissiper l’image d’une guerre par Moscou contre sa population musulmane est un impératif primordial pour le Kremlin, tant pour réconforter sa population musulmane que pour ne pas endommager ses relations avec les pays musulmans.
La coopération entre la Russie et le monde musulman au sein de l’OCI a donc été présentée comme un moyen de régler le conflit. Ainsi, l’affermissement des relations entre la Russie et l’Arabie Saoudite est une façon de faire accepter la position du Kremlin parmi les États membres[30]. De ce fait, la visite à Riyad de l’ancien Président tchétchène pro-russe Akhmad Kadyrov en 2004, quelques mois après la visite du Prince Abdullah à Moscou, était une stratégie pour aller chercher l’appui de pays autrefois très critiques par rapport à la Tchétcénie, sur la base d’un rapprochement entre la Russie et le monde musulman[31]. Ainsi, la question de la Tchétchènie est autant un facteur interne, qu’externe. Par contre, au niveau externe, le facteur le plus important pour expliquer la politique étrangère russe n’est pas seulement l’image de la Russie, mais aussi son désir de contrer la puissance américaine, ce qui est donc lié aux rapports de force en Moscou et Washington.
3 – Explications externes : les rapports de force entre Moscou et Washington
Contrer la puissance des États-Unis par une stratégie de séduction
Après les attaques du 11 septembre 2001, aux yeux de la Russie, les États-Unis pouvaient réagir de deux façons : soit « en durcissant des tendances unilatéralistes déjà à l’oeuvre, » soit « en s’ouvrant davantage à de nouvelles formes de coopération internationale dans le cadre, et même au-delà, de la lutte antiterroriste. » La Russie, déjà engagée dans sa propre guerre contre le terrorisme depuis 1999 et espérant la seconde réaction, s’est alignée sur les États-Unis et, « tout en se rapprochant de l’Occident, elle a rappelé qu’elle entendait jouer un rôle de premier plan vis-à-vis du monde musulman, notamment en Asie centrale[32]. »
Cependant, les « tendances unilatéralistes » ont rapidement émergé : D’abord dans le concept de la « guerre préventive » de la Doctrine de sécurité nationale américaine de 2002. Puis il y a eu l’invasion de l’Irak de 2003, les « révolutions colorées » dans l’espace de la CEI, perçues comme des ingérences américaines visant à affaiblir l’influence russe, et enfin l’acharnement des politiques énergétiques américaines destinées à accéder à la mer Caspienne tout en contournant le territoire de la Russie, sans compter le projet américain de bouclier anti-missiles en Europe centrale, perçu comme visant la Russie[33]. De plus, dans sa relation avec Washington, Moscou ne pouvait « accepter de se placer dans une position secondaire, ni d’admettre l’érosion de ses relations avec le monde musulman, et encore moins que se dernier soit dirigé contre elle[34]. »
Ainsi, percevant de plus en plus le rôle des États-Unis dans le monde musulman comme « destructif », et même engagé dans une croisade, une « guerre contre l’islam » ou une « guerre de civilisations », la Russie a tenté de se dissocier de la lutte antiterroriste américaine, la voyant comme contre-productive. En fait, Moscou craignait que les politiques américaines n’isolent les musulmans modérés et enflamment l’extrémisme, y compris sur son propre territoire[35].
Le durcissement de la politique étrangère russe à partir de 2003-2004 était donc accompagné d’un désir de se présenter face au monde musulman comme un acteur plus impartial, ouvert et constructif que les États-Unis. L’objectif n’étant pas seulement de se positionner favorablement dans la région, surtout au Moyen-Orient, mais aussi de contrer la puissance américaine, témoignant d’un retour à une vision de jeu à somme nulle. C’est donc avec cet objectif en tête que nous devons voir certaines initiatives de la Russie déjà mentionnées comme la reconnaissance du gouvernement du Hamas, la coopération nucléaire avec l’Iran, le rôle de médiateur entre Sunnites et Chiites, mais aussi d’autres initiatives comme la proposition d’inviter l’Égypte, l’Arabie Saoudite, la Jordanie et le Hamas comme participants à part entière au sein du processus de paix israélo-palestinien[36].
Ainsi, cette stratégie de séduction vise à prendre le devant sur les États-Unis en matière de propositions de solutions et d’engagement constructif du monde musulman via diverses initiatives telles les conférences annuelles à Moscou du « Groupe de vision stratégique Russie-Monde islamique »[37]. Au Sommet islamique de l’OCI à Dakar en mars 2008, le Ministre des Affaires étrangère russe Sergeï Lavrov a avancé l’idée de la création d’un « Conseil consultatif des religions » au sein de l’ONU et Moscou a proposé d’être l’hôte d’une conférence internationale sur le Moyen-Orient, pour prévenir ce que le Président Poutine appelle le « danger of the world divided between religions and civilizations » et donc du besoin d’efforts « aimed at preventing an inter-faith and inter-ethnic divide[38]. »
De cette manière, dans les mots de l’ancien Premier ministre russe Yevgeni Primakov : « Russia is on the way to becoming one of the pillars, if you like, one of the centers, of the multipolar world and one should reckon with Russia … The Americans will have to retreat, they are at a dead end, and they don’t know how to back out of it. [...] Our task is [...] to make sure that a world order that emerges is based on stability[39]. » Cette stabilité, la Russie entend bien convaincre les pays musulmans qu’elle émergera seulement par un rôle réduit des États-Unis dans leurs régions.
Donc, après s’être assurée un rôle de premier plan vis-à-vis du monde musulman par cette stratégie de séduction, la Russie s’est donnée comme mission de contrer la puissance américaine en deux étapes. La première étape s’exécute dans le premier niveau géo-historique de la Russie qu’est l’Asie centrale. L’institutionalisation de ses relations et l’utilisation du levier énergétique déjà mentionnés en première partie doivent donc être vue comme des moyens de contrer l’avancée de l’influence américaine dans ce que la Russie considère toujours comme sa sphère d’influence. Elle s’est donc efforcée d’étendre sa présence militaire dans la région et de renforcer ses relations avec les autocrates locaux en continuant dans cette logique de séduction et en se présentant comme un partenaire plus fiaible pour contrer les desseins américains de promotion de la démocratie[40]. Une fois le « sous-ventre mou »[41] de la Russie plus ou moins sécurisé, la deuxième étape dans le rapport de force Moscou-Washington se réalise à un niveau beaucoup plus vaste et concerne le désir de la Russie de devenir une super-puissance de l’énergie.
L’accession au statut de super-puissance par la création d’une confédération de l’énergie
La Russie possède la plus importante réserve de gaz naturel au monde et l’une des plus importantes réserves de pétrole. Elle cherche donc, via la consolidation à l’étranger de ses sociétés comme Gazprom et via diverses alliances, à contrôler la distribution globale de façon à mettre ses principaux partenaires (surtout l’Europe et la Chine) en situation de dépendance. C’est dans ce contexte que doivent se comprendre les relations de la Russie avec le triangle Turquie-Iran-Arabie saoudite. Le premier en raison de son rôle de plateforme d’acheminement entre le Moyen-Orient, la mer Caspienne et l’Europe. Les deux autres en raison de leurs réserves importantes d’hydrocarbures, de leur influence au sein de l’OPEP, et leur rôle de leaders régionaux.
Ainsi, les analystes ont formulés plusieurs scénarios concernant les ambitions énergétiques globales de la Russie. Le premier est la possibilité de la création d’un cartel du gaz naturel sur le modèle de l’OPEP, qui unirait la Russie à certains pays comme l’Algérie, l’Iran, l’Indonésie et le Qatar. Ensemble, à eux seuls, la Russie et l’Iran contrôlent 40% des réserves mondiales de gaz[42]. Le second scénario est l’idée de l’OCS se transformant en « club de l’énergie », alliant l’un des plus importants producteurs (la Russie) à l’un des plus importants consommateurs (la Chine) et où la Russie contrôle l’industrie des hydrocarbures centre-asiatique[43]. Là encore, l’Iran prend une place centrale avec la possibilité de son adhésion prochaine à l’OSC au sommet de Douchanbé en 2008[44]. Ainsi, au niveau énergétique, l’Asie centrale et le Moyen-Orient sont intimement liés aux yeux de Moscou.
Le troisième scénario est de loin le plus significatif et implique la fusion des deux autres. W. Joseph Stroupe prédit que la Russie est sur le point de mettre l’Occident « échec et mate » grâce à la consolidation d’une « confédération de l’énergie » dont Moscou en serait le coeur. Au lieu d’un cartel, qui ne lie que les producteurs, le modèle russe est fondé sur une confédération informelle, symétrique et auto-suffisante, qui unie à la fois les producteurs et les grands consommateurs d’Asie (en particulier la Chine). Cette confédération se base sur des contrats préférentiels à long terme et la création de sociétés conjointes qui cimentent la cohésion et l’interdépendance entre producteurs et consommateurs. Encore une fois, pour Stroupe, l’Iran est le « partenaire junior » de la Russie dans ce grand projet, qui, en excluant l’Occident libéral, pourrait mettre fin à l’ordre mondial unipolaire dominé par les États-Unis et ainsi redonner à la Russie son statut de super-puissance, ainsi qu’une influence considérable au Moyen-Orient[45].
Conclusion
Les relations entre la Russie et le monde musulman suivent un processus évolutif qui va probablement continuer à croître à long terme. La croissance de la population musulmane de la Russie et son désir de contrer la puissance américaine au Moyen-Orient constituent des incitatifs beaucoup trop primordiaux pour qu’il en soit autrement. La possibilité d’une accession de la Russie comme membre à part entière de l’OCI confirmerait ce développement. Ceci contredirait donc Samuel Huntington, qui avait prédit que les relations entre les civilisations orthodoxes et musulmanes deviendraient inévitablement conflictuelles[46].
Ces relations pourraient aussi être observées sous l’angle des relations Moscou-Pékin où ils pourraient également servir de modèle pour l’engagement du monde musulman par la Chine. La Chine, possédant une population musulmane semblable en nombre à la Russie (bien que minime en terme de pourcentage de la population totale), pourrait aussi profiter d’un statut d’observateur à l’OCI, tant pour dévier les critiques du traitement de sa minorité ouighour musulmane, que pour aider son positionnement au Moyen-Orient[47]. Cela aurait d’abord comme effet de rapprocher la Russie et la Chine dans le cadre de leur partenariat stratégique. Ensuite, cela leur permettrait d’améliorer leur position respective dans le nouvel ordre mondial, par la configuration d’un triangle Russie-Chine-Monde musulman et le renforcement de l’axe Moscou-Pékin-Téhéran.
L’héritage que laissera le Président Poutine dans les relations entre la Russie et le monde musulman ne pourrait pas être mieux décrit que dans les mots suivant de l’analyste indien M. K. Bhadrakumar :
Among the many laurels that Russian President Vladimir Putin gathers as his eight-year tumultuous stewardship in the Kremlin draws to a close, it is often overlooked that history will most certainly judge him as a great bridge-builder between Russia and the Muslim world. Putin’s achievement is extraordinary since Russia had a complex, difficult and hugely controversial relationship with the Islamic world for the better part of the last century.
To be sure, Putin’s effective handling of the Chechnya problem helped remove a potentially debilitating embarrassment with regard to the Muslim world. But that shouldn’t detract from the singular success of his policy in ensuring that no adversary can today hope to get away with manipulating the Muslim world against Moscow in « civilizational » terms in the fashion in which the West managed to do through the Soviet era[48].
D’un point de vue global, la politique étrangère russe est souvent qualifiée de réactive, contradictoire et dépourvue de vision à long terme. Cependant, les développements de la politique étrangère « islamique » de la Russie découlent logiquement de l’influence de facteurs, internes et externes, dont la portée sera sans aucun doute sentie sur le long terme. En fait, à la lumière de cette évolution, ce sont maintenant les États-Unis qui semblent en mode réactif avec la nomination récente par Wasington d’un envoyé spécial à l’OCI. Une question de trop peu, trop tard, pour plusieurs pays musulmans[49]. Ainsi, le Président Dmitri Medvedev, nouvellement élu, ne pourra que poursuivre dans cette voie s’il veut atteindre la finalité du grand projet de son prédécesseur de faire à nouveau de la Russie une grande puissance mondiale.
Mise à jour (12 septembre 2008) : Finalement, le Sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai à Douchanbe en août dernier n’a pas vue l’adhésion de l’Iran comme membre à part entière en partie en raison des appréhension de la Russie de s’attirer la désapprobation des Occidentaux. Par contre, en réponse à la rhétorique anti-russe de ces derniers lors du conflit en Géorgie, l’Iran (et les autres membres observateurs : Inde, Mongolie et Pakistan) s’est fait offrir un rôle plus grand au sein de l’organisation (le Président iranien Ahmadinejad était présent au Somment).
L’alignement de la Russie avec les États-Unis dans le dossier nucléaire iranien est maintenant hors de question, ce qui rend les possibilités d’adhésion de l’Iran à l’OCS en 2009 très probable. Cette adhésion permettra en théorie à la Russie d’étendre son influence jusque dans le Golfe Persique et ainsi de rivaliser encore davantage avec les États-Unis dans le Moyen-Orient.
Il est aussi interessant de noter que la Syrie et le Kazakhstan ont appuyer la Russie a 100% dans la crise géorgienne, et ce malgré l’ouverture des deux pays à l’Occident. Le Président syrien Bashar al-Hasad à été le premier Chef d’État à visiter Moscou après le début de la crise.
Plusieurs analystes s’entendent pour dire que l’Iran a été l’un des grands gagnants dans cette crise car tant l’Europe que la Russie vont maintenant rivaliser pour l’attention de Téhéran. Les sanctions contre l’Iran vont probablement être levés éventuellement et les tensions entourant le dossier nucléaire iranien, vont êtres réduite. Les incertitudes concernant l’oléoduc BTC dans le Caucase vont pousser les Européens à voir l’Iran comme la seule alternative à la Russie et cette dernière se tournera encore davantage vers l’Iran comme éventuel allié pour équilibrer ses relations tendues avec les États-Unis et l’Europe.
Notes de fin
1. The Economist, « Russia’s Muslims », The Economist, 7 avril 2007, p. 39.
2. Vladimir Poutine cité dans Seigei BLAGOV, « Putin Calls Russia Islamic World’s Most Reliable Ally », Cybercast News Service, 13 décembre 2005.
3. Pour le rôle du panislamisme dans les relations internationales, voir Naveed S. SHEIKH, « Post-modern Islamism?: The International Politics, and Polemics of Comtemporary Islam », Journal of Third World Studies, 19 (2), 2002 : 43-61. Pepe Escobar a fréquemment rapporté la perception d’une guerre contre l’islam, notamment dans son livre Globalistan: How the Globalized World is Dissolving into Liquid War, Ann Arbor, Nimble Books, 2006, p. 6 et 227. Sur ce sujet, voir aussi Andrei TSYGANKOV, « Russia and the ‘war of civilizations’ », Asia Times Online, 24 février 2006.
4. Le recensement de 2002 a trouvé 14,5 millions de musulmans en Russie (10% de la population), le Ministre des Affaires étrangères Seigei Lavrov a avancé le chiffre de 20 millions en 2005, tandis que d’autres parlent de 23 ou même 26 millions en incluant les migrants azeris et centre-asiatiques. Voir Aleksei MALASHENKO, « The Shadow of Islam over Europe », International Affairs, 50 (5), 2004, p. 70; et The Economist, loc. cit. p. 39.
5. Anne de TINGUY, « Russie-Asie centrale : la fin d’un « étranger proche » », La Revue internationale et stratégique, dossier « Asie centrale : vers un nouveau grand jeu? », dirigé par Didier BILLION et Valérie NIQUET, été 1999, p. 117.
6. Mohammad-Reza DJALILI et Thierry KELINER, « L’Asie centrale, terrain de rivalités », Courrier des Pays de l’Est, 1057, 2006, pp. 4-8.
7. Voir ibid., pp. 8-9; Seigei BLAGOV, « Russia’s move on energy chessboard », Asia Times Online, 4 février 2006; Federico BORDONARO, « Moscow Moves to Consolidate Control in Belarus and Turkmenistan », Power and Interest News Report, 5 janvier 2007; ESCOBAR, Globalistan, op. cit., p. 49; et Arun SAHGAL, « Growing Russian Influence in Central Asia », Power and Interest News Report, 5 novembre 2004;
8. Dans une discussion à l’Assemblée fédérale de la Fédération de Russie, ces deux pays sont identifiés de nouveau comme des alliés, RF Federal Assembly, « The Islamic World and Russia’s Foreign Policy », International Affairs, 51 (4), 2005, p. 100.
9. Voir M. K. BHADRAKUMAR, « Reheating the Cold War », Asia Times Online, 24 mars 2006; et F. William ENGDAHL, « US Outflanked in Eurasia energy geopolitics », Asia Times Online, 10 juin 2006.
10. Oded ERAN, « Russia in Middle East: The Yeltsin Era and Beyond », dans Gabriel GORODETSKY (dir.), Russia Between East and West. Russian Foreign Policy on the Threshold of the Twenty-First Century, Londres, Frank Cass, 2005, p. 162.
11. Ibid., p.159.
12. Fiona HILL et Omer TASPINAR, « Turkey and Russia: Axis of the excluded? », Survival, 48 (1), 2006, p. 81 et 90.
13. M. K. BHADRAKUMAR, « ‘Searching for attackers lurking in the night’ », Asia Times Online, 8 avril 2006.
14. BHADRAKUMAR, « Reheating the Cold War », loc. cit.; et K. Gajendra SINGH, « Russian bear calls on gray wolf », Asia Times Online, 28 août 2004.
15. Vladimir A. ORLOV et Alexander VINNIKOV, « The Great Guessing Game: Russia and the Iranian Nuclear Issue », The Washington Quarterly, 28 (2), 2005, p. 50.
16. Pour une analyse historique de la coopération nucléaire entre Moscou et Téhéran, voir ibid.
17. Pepe ESCOBAR, « Attack Iran and you attack Russia », Asia Times Online, 26 octobre 2007.
18. Nur Bilge CRISS et Serdar GÜNER, « Geopolitical Configurations: The Russia-Turkey-Iran Triangle », Security Dialogue, 30 (3), 1999, p. 368.
19. Stephen BLANK, « Moscow’s cosy Saudi connection », Asia Times Online, 13 septembre 2003.
20. Sophie LAMBROSCHINI, « Saudis oil their Russian ties », Asia Times Online, 4 septembre 2003.
21. M. K. BHADRAKUMAR, « Russia straddles Sunni-Shi’ite divide », Asia Times Online, 17 février 2007.
22. RF Federal Assembly, loc. cit., p. 90.
23. Yevgeny BENDERSKY, « Russia and its Muslim Population: A Balancing Act », Power and Interest News Report, 10 septembre 2004.
24. MALASHENKO, loc. cit., pp. 70-71.
25. BENDERSKY, loc. cit.
26. M. K. BHADRAKUMAR, « The ‘Talibanization’ of Central Asia », Asia Times Online, 12 mai 2005. Voir aussi Dmitry SHLAPENTOKH, « Muslims in Contemporary Russia », Society, 44 (4), 2007, p. 56.
27. BENDERSKY, loc. cit.
28. The Economist, loc cit., p. 39.
29. Voir Kaveh L. AFRASIABI, « Russia forced to rethink US ties », Asia Times online, 8 septembre 2004; ESCOBAR, « Russia’s ‘liberal empire’ », Asia Times Online, 18 décembre 2003.; RF Federal Assembly, loc. cit., p. 97; et SHLAPENTOKH, loc. cit., pp. 57-62.
30. Voir BENDERSKY, loc. cit.; BLAGOV,« Putin Calls Russia Islamic World’s Most Reliable Ally », loc. cit.; et LAMBROSCHINI, loc. cit.
31. Valentinas MITE, « Chechnya: Pro-Moscow Government Gets Official Welcome In Saudi Arabia », Radio Free Europe / Radio Liberty, 21 janvier 2004.
32. Vladimir BARANOVSKY et Svetlana LOMIDZE, « 11 septembre : une vision russe », Politique étrangère, 67 (1), 2002, p. 9.
33. DJALILI, loc. cit., p. 4.
34. BARANOVSKY, loc. cit., p. 18.
35. TSYGANKOV, loc. cit.
36. BHADRAKUMAR, « Russia straddles Sunni-Shi’ite divide », loc. cit.
37. BHADRAKUMAR, « ‘Searching for attackers lurking in the night’ », loc. cit. En 2006, les représentants de 19 pays musulmans ont participé à la conférence.
38. M. K. BHADRAKUMAR, « Russia challenges US in the Islamic world », Asia Times Online, 29 mars 2008.
39. M. K. BHADRAKUMAR, « Gas: Iran turns up the heat », Asia Times Online, 10 février 2007.
40. Leszek BUSZINSKY, « Russia’s New Role in Central Asia », Asian Survey, 45 (4), 2005, p. 553 et 560; et DJALILI, loc. cit., p. 5.
41. « Soft underbelly », souvent utilisé pour désigner la place géostratégique de l’Asie centrale par rapport à la Russie.
42. BHADRAKUMAR, « Gas: Iran turns up the heat », loc. cit.; PINR, « Economic Brief: The Implications of a Russia-led Gas Cartel », Power and Interest News Report, 13 avril 2007; et W. Joseph STROUPE, « Russia’s energy drive, Part 1: Global axis of oil and gas », Asia Times Online, 26 avril 2007.
43. BHADRAKUMAR, ibid.
44. M. K. BHADRAKUMAR, « US moves towards engaging Iran », Asia Times Online, 27 mars 2008.
45. Voir W. Joseph STROUPE, « Russia’s energy drive, Part 1: Global axis of oil and gas », loc. cit.; et « Russia’s energy drive, Part 2: All power to Russia », Asia Times Online, 27 avril 2007. Voir aussi une critique du livre de Stroupe, Russian Rubicon: Impending Checkmate of the West, par Sreeram CHAULIA, « Epitaph to unipolarity », Asia Times Online, 14 octobre 2006.
46. Voir ERAN, loc. cit., p. 167.
47. Phar Kim BENG, « How China can engage the Islamic world », Asia Times Online, 22 octobre 2006.
48. BHADRAKUMAR, « Russia challenges US in the Islamic world », loc. cit.
49. Idem.
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Cet article est très intéressant. Cependant quelques points méritent d’être discutés notamment la supposé moindre pertinence des deux axes d’alliances régionales que sont d’une part, Moscou-Erévan-Téhéran et d’autre part Washington-Ankara-Bakou (cf. l’analyse qu’en donne Gaïdz Minassian dans son dernier ouvrage). Je ne suis pas d’accord quant à ce point de vue. Si les développements récents de la politique internationale ont soulevés de nombreuses problématiques, il semble cependant que la configuration des alliances régionales soit pérennes. En effet, Bakou est de plus en plus anxieux quant à la position de Moscou au sujet du Haut-Karabakh, craignant que le Kremlin ne reconnaisse l’indépendance de ce territoire séparatiste. Ceci pousse Aliyev a renforcé ses liens avec l’UE et les US, et à être plus défiant ancore à l’endroit de la Russie. D’autre part, si la réaction arménienne fut discrète, il n’en reste pas moins qu’Erévan perçoit dans les développements géopolitiques récents relatifs à l’Ossétie du Sud et à l’Abkhazie, une opportunité de voir légitimer l’occupation des territoires azerbaïdjanais sous son contrôle depuis près de quinze ans.
Il n’en reste pas moins que si, suite aux difficultés du BTC, l’Iran bénéficiait d’un désenclavement diplomatique les choses pourraient évoluer rapidement dans la région. Mais cela semble peut probable étant dit l’intransigeance de l’administration américaine actuelle à l’égard de Téhéran et du manque d’indépendance de la politique étrangère de l’Union Européenne envers Washington.
Par alixdrugeat le septembre 16, 2008
à 8:44
Mon hypothèse sur un futur bouleversement d’alliances dans le Caucase est essentiellement basée sur le rapprochement entre Moscou et Ankara, qui, a mon avis, est indéniable. Ce rapprochement est la clé de tout le reste et change complètement la donne dans la région.
La Russie et la Turquie ont énormément de positions en commun, telles qu’énumérés dans mon article, en plus d’intérêts communs en ce qui concerne le statut de la Mer Noire (essentiellement un condominium Turko-Russe que Washington voudrait mettre totalement sous contrôle de l’OTAN) et la stabilité dans le Caucase.
Sur la question du conflit en Ossétie du Sud, Ankara, malgré être un membre de l’OTAN, est resté totalement neutre et a même proposé un “Pacte de Stabilité et de Coopération pour le Caucase”, qui est essentiellement une récupération d’une idée iranienne, qui exclurais les États-Unis de la résolution des conflits dans la région.
Presque au même moment, le Président Turque Abdullah Gul a entamé une visite historique en Arménie. De plus, au sujet du Haut-Karabakh, Moscou a été très claire qu’elle considérait cette question comme totalement différente des situations en Ossétie du Sud et en Abkhazie.
Finalement, je ne suis pas en accord avec l’idée que l’intervention de la Russie en Géorgie pousse les autres anciens États soviétiques à craindre une action similaire contre eux et donc se tourne davantage vers l’OTAN. Le Kazakhstan par exemple a appuyé la position russe à 100% et l’Ouzbékistan, le Turkménistan et le Tadjikistan sont sur le point de renforcer leur coopération économique et/ou militaire avec Moscou. Je crois donc qu’au contraire, la crise a démontré à quel point Washington est incapable d’assister concrètement un allié dans le besoin et a donc démontré son impuissance. Le prestige de Moscou auprès des capitales de la régions (même Bakou) en a été grandement augmenté.
Pour ce qui est de l’Azerbaïdjan, elle a réagit à la fermeture temporaire de l’oléoduc BTC en pompant son pétrole dans un vieux oléoduc soviétique menant à l’Europe en passant par le territoire russe au même moment où le Vice-Président américain Dick Cheney était en visite à Bakou. Ce dernier était apparemment si furieux qu’il a refusé d’assister au banquet en son honneur. Bref, Bakou ne veut rien savoir des plans de Washington pour isoler la Russie.
Il faut aussi prendre en considération les relations de plus en plus cordiales entre Ankara et Téhéran. L’Iran n’a pas besoin de l’Europe pour l’instant, elle a besoin de la Turquie. La normalisation des relations avec Europe suivra naturellement ensuite en raison du rôle de “plate-forme” énergétique de la Turquie.
Bref, le Caucase est proie à bons nombres de rapprochements significations qui bouleverseront la configurations de la région : la Turquie et la Russie, la Turquie et l’Iran, la Turquie et l’Arménie, l’Iran et l’Azerbaïdjan (surtout économique pour l’instant). Donc voilà pourquoi j’entrevois un futur triangle Russie-Turquie-Iran qui aura toutes les ressources et la volonté nécessaires pour s’occuper de façon constructive des dernières sources de tensions dans le Caucase.
Mais pour terminer, merci beaucoup pour le commentaire. J’espère pouvoir continuer ce débat.
Un article fascinant sur le rapprochement Russie-Turquie : http://www.atimes.com/atimes/Central_Asia/JI12Ag01.html
Par MaTo le septembre 16, 2008
à 11:40