Publié par : MaTo | août 15, 2008

La Revanche des Russes (Partie 1)

N’ayant pas grand chose à raconter pour l’instant sur ma vie ici au Laos, j’ai décidé de me lancer dans ma première chronique géopolitique. Écrire ce genre de chronique était l’un de mes premiers buts en relançant ce site en juin (en plus de couvrir mes voyages) et il me manquait seulement la volonté de me mettre à la tâche. La décision de récidiver ou non avec une nouvelle chronique géopolitique dans un prochain avenir dépendra probablement du nombre de commentaires que celle-ci recevra.

La semaine dernière, vendredi pour être plus précis, deux événements quasi-simultanés ont fait état de symboles ou de reflets du monde qui est lentement en train naître en ce début de 21e siècle, émergeant des nombreuses fissures qui se multiplient à la surface de ce que l’on appelait la période post-Guerre froide. Une période qui était caractérisée par l’hégémonie militaire, politique, économique et culturel des États-Unis. Une période, qui, de bien des façons, est maintenant définitivement révolue depuis vendredi dernier.

Le premier de ces deux événements a été la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques de Beijing (somme-nous vraiment obligés de conserver le nom plutôt anachronique de « Pékin »?), encensé comme un grand succès de par le monde entier (j’avoue n’en avoir regardé que quelques bribes). Un succès malgré toutes les critiques, toutes les protestations, toutes les craintes et les envies que provoquent le déploiement et le battement des ailes du dragon chinois, se remettant tant bien que mal des nombreuses et profondes blessures, certaines presque mortelles, infligées par les « démons étrangers » depuis la Guerre de l’opium de 1847-48. Un succès sur lequel non seulement la Chine, mais l’Asie tout entier, s’agrippera pour assurer sa position centrale dans ce nouveau « siècle asiatique ». Mais je laisse de côté la question de la Chine pour une autre chronique.

Le point d’intérêt de cet article est l’autre événement de vendredi dernier, dont les répercussions relèguent la cérémonie d’ouverture presque qu’à une simple fête foraine. Les observateurs de la régions s’y attendaient déjà depuis des mois avec beaucoup d’appréhension et voilà que vendredi, la Géorgie du Président Mikheïl Saakachvili, ce petit pays à l’importance géopolitique énorme, a finalement décidé de provoquer son immense voisin russe en envahissant la province autonome renégate d’Ossétie du Sud. Une acte qui, si ce n’avait pas été de la réponse rapide et musclée de la Russie, aurait pu propulser la planète dans une crise bien plus profonde et possiblement même à une troisième guerre mondiale.

Si j’avais écrit cette chronique en anglais, je l’aurais intitulé « Do not Poke the Bear ». Un avertissement plus que pertinent pour prévenir les tragédies dans ce zoo international rempli d’ours, de dragons, de tigres, d’éléphants, de lions, de léopards des neiges et d’aigles à tête blanche à moitié déplumés (les symboliques animales abondent en relations internationales).

Ceci n’a rien à voir avec une grosse brute malmenant un petit pays sans défense. Les Géorgiens et les Ossètes ne sont que les victimes innocentes de politiques désespérés en provenance d’une administration de la Maison Blanche sur le point de départ, voulant s’assurer que le prochain Président américain, peu importe lequel, n’aura pas d’autre choix que de continuer les politiques de confrontation (pour ne pas dire d’hostilités) poursuivies par Bush fils (mais débutées en fait par Clinton) à l’égard de la Russie. Bref, par le chaos, créer une situation de non-choix pour le prochain Président.

Laissons le conflit actuel de côté. Trois éléments contextuels essentielles se dessinent en arrière plan, juste au delà de la capacité de perception et d’attention des grands médias occidentaux moutons, résignés à répéter la propagande nauséabonde provenant de Washington et Tbilissi, giclant dans tout les sens et suintant par tout les orifices, obligeant toute personne désirant creuser en profondeur de s’armer d’une guenille fortement imbibée de vinaigre et de perspicacité. Et même là…

Mais comment faire autrement? Ce jeune et charmant Saakachvilli, avocat diplômé de Harvard parlant l’anglais et le français à la perfection, n’est-il pas plus sympathique et photogénique que le rustre et sévère Vladimir Poutine, ou encore l’autre gars, le nouveau Président Medvéchose, dont on tarde à parvenir à bien écrire et prononcer son nom. Parions qu’après les événements en Géorgie, le monde entier connaîtra le nom de Dimitri Medvedev.

Non pas qu’aucune propagande n’émane de Moscou. C’est une guerre après tout. Il n’y a pas d’enfants de choeurs en géopolitique. Il n’y a pas de bons et de méchants dans l’univers froid et pragmatique de Machiavel. D’où le besoin d’une analyse plus poussée.

Le premier élément contextuel à considérer est l’élargissement de l’OTAN en tant qu’instrument de projection de la puissance américaine et la réémergence des anciennes peurs instinctives des Russes, datant de l’époque tsariste, de se faire encercler par des puissances hostiles. En raison de la série de partenariats stratégiques américains existants ou en préparation, la Russie a raison de s’inquiéter. On a qu’à observer cet arc partant des États baltes et de la Pologne, passant par la colonie de l’OTAN du Kosovo, la Turquie, Israël, la Géorgie, l’occupation de Irak, la présence de l’OTAN en Afghanistan, le rapprochement avec l’Inde et se terminant avec les alliés américains d’Asie-Pacifique (Australie, Japon et Corée du Sud en particulier).

À la fin des années 1980, le Président Bush père avait promis au leader soviétique Gorbatchev, que l’OTAN ne s’étendrait pas aux anciens pays du Pacte de Varsovie en Europe de l’Est et que des négociations pour démanteler l’OTAN seraient mise de l’avant. Briser cette promesse a été l’une des premières choses que Clinton a fait en arrivant à la Maison Blanche, pensant peut-être que l’ancien Président russe Eltsine serait trop saoul pour s’en apercevoir. Mais les Russes s’en sont aperçus et ils n’ont toujours pas avalé la pilule. Dans son objectif de transformer l’OTAN en une police mondiale et d’empêcher l’Union Européenne de développer une politique de défense commune indépendante de Washington, les États-Unis ont poussé l’alliance jusqu’à la frontière de la Russie.

Ainsi, l’entêtement à intégrer la Géorgie dans l’OTAN au plus vite est perçu comme une tentative de resserrer le cercle autour de la Russie. Depuis l’arrivé au pouvoir de Saakachvili en 2003, la Géorgie a multiplié son budget de la défense par 30 grâce à la généreuse aide militaire des États-Unis et autres pays de l’OTAN. L’armée géorgienne est équipée, financée et entraînée par l’armée américaine (et israélienne). Cette intégration attirerait définitivement la Géorgie dans la sphère d’influence américaine en raison de la clause de l’OTAN qui stipule qu’une attaque contre l’un des membres est une attaque contre tous.

La logique voudrait donc que la Russie n’ose jamais une attaque contre la Géorgie de peur d’être entraînée dans une guerre en Europe. C’est non seulement jouer avec feu, mais aussi sous-estimer la détermination de la Russie à ne pas se laisser encercler. C’est aussi ce risque énorme d’être entraîné contre leur gré dans une guerre insensée contre la Russie (pouvant facilement dégénérer en conflit mondial) qui pousse la France, l’Allemagne et l’Italie à résister aux pressions américaines à l’égard de l’intégration de la Géorgie à l’OTAN. Sans compter la question de la dépendance de l’Europe au pétrole et au gaz naturel de la Russie, ce qui nous amène au second élément.

Le second élément contextuel est la géopolitique de l’énergie dans le bassin de la Mer Caspienne et en Asie centrale. À ce jeu, Moscou a prit une sérieuse longueur d’avance sur son rival et a largement renforcé son rôle de fournisseur numéro 1 de l’Europe. Moscou a consolidé son contrôle sur l’approvisionnement et l’acheminement du gaz naturel du Turkménistan. De plus, le Kazakhstan refuse obstinément de céder aux pressions de Washington et de couper ses relations étroites avec son voisin russe, tout en acceptant allégrement les pétrodollars des pétrolières occidentales, qui n’ont d’autre choix que d’accepter d’acheminer le pétrole kazakh en Europe via le territoire de la Fédération de Russie.

Le fameux oléoduc BTC (Baku-Tbilissi-Ceyhan) connectant la Mer Caspienne à la Méditerranée était supposé régler tous les problèmes en court-circuitant à la fois la Russie et son alternative la plus logique, l’Iran. BTC part de l’Azerbaïdjan, traverse la Géorgie et se termine en Turquie. L’oléoduc le plus coûteux de l’Histoire et le symbole le plus illustre de la géopolitique énergétique du 21e siècle risque de ne jamais remplir sa grande mission en raison du manque d’apprivoisements (le pétrole d’Azerbaïdjan n’étant pas assez, les États-Unis comptaient sur le pétrole kazakh) et l’instabilité persistante dans la région du Caucase. Ce qui nous mène au troisième élément et aux contradictions des politiques américaines vis-à-vis de la région.

Du point de vue de la Russie, le démantèlement de la Yougoslavie, le dernier pays réfractaire et économiquement indépendant de la période post-Guerre froide, était un coup de pratique pour éventuellement démanteler le Caucase russe. L’appui indirect des États-Unis, via l’Arabie Saoudite, aux militants et terroristes Tchétchènes et la pénétration de l’influence américaine dans la région, via la Turquie, étaient assez éloquents pour confirmer les doutes de Moscou. Ainsi, rapidement, deux axes rivaux se sont formés dans le Caucase, avec un axe Nord-Sud (Russie-Arménie-Iran) et un autre Est-Ouest (Azerbaïdjan-Géorgie-Turquie).

Où se situe la contradiction des politiques de Washington est que d’un côté, rien ne leur plairaient tant que de voir la Russie se faire saigner à mort par des guerres à ne plus finir dans le Caucase, qui pourraient ensuite se terminer à la Yougoslave, c’est-à-dire par une intervention de l’OTAN pour consolider les indépendances de la Tchétchénie, du Daghestan, de l’Ingouchie et des autres innombrables petites républiques autonomes dans le Caucase russe.

D’un autre côté, les grands intérêts pétroliers ont besoin de stabilité pour assurer la construction et la sécurité des oléoducs et gazoducs, qu’ils doivent construirent à coup de milliards car Washington leur interdit de faire affaire avec la Russie et l’Iran. Les alliés régionaux américains comme la Turquie aussi désirent la stabilité à leurs frontières. Ces politiques contradictoires ont mené à un rapprochement entre les rivaux historiques que sont la Russie et la Turquie, grâce en grande partie à la médiation de l’Iran. L’Iran a même proposé à plusieurs reprises la formation d’une triangle de coopération Téhéran-Ankara-Moscou, sous une structure institutionnelle intégrée, ayant comme but premier de stabiliser le Caucase et régler pacifiquement les différents conflits entre les États (Russie-Géorgie, Turquie-Arménie, Azerbaïdjan-Arménie). Une perspective totalement inacceptable du point de vue des Américains pour qui une intégration rapide de la Géorgie à l’OTAN aurait comme conséquence de raviver les tensions et mettre fin au rapprochement de la Turquie (un membre de l’OTAN) avec la Russie, sans compter possiblement briser les récentes amitiés Turquie-Iran.

Mais au-delà de ces trois éléments contextuelles, on peut résumer les causes du conflit en Géorgie en un seul mot : Kosovo.

(Partie 2 à venir bientôt)


Réponses

  1. Sérieux, j’ai hate de lire la suite. Surtout lorsqu’on voit que les projet de modernisation des équipements militaires sont majeur dans plusieurs pays de l’OTAN, on s’en que l’équilibre du monde deviens de plus en plus fragile.

    Les chinois qui compétionnent les américains pour leur influence en afrique, en plus des français qui continuent de supporter leurs anciennes colonies. La montée de l’islamiste dans ces même régions nous démontre que la paix post-guerre froide s’éffrite peu à peu et que la carte géopolitique du monde actuel est en train de changer plus vite qu’on ne le croit.

  2. En fait, j’attendais au moins un commentaire avant d’afficher la suite.

    Merci pour le commentaire, mais personnellement je crois que l’OTAN en est à ses derniers soupires. L’Afghanistan sera son tombeau.

  3. “Une acte qui, si ce n’avait pas été de la réponse rapide et musclée de la Russie, aurait pu propulser la planète dans une crise bien plus profonde et possiblement même à une troisième guerre mondiale.”

    En quoi l’absence d’une réponse des russes aurait pu agraver la situation?

    C’est peut-être ce point-la que j’arrive mal a cerner.

  4. Les scénarios sont innombrables, mais il est certain que les tensions entre l’OTAN et la Russie aurait pu dégénérer beaucoup plus que cela.

    Imaginons un moment que Moscou se serait contenté de se plaindre et aurait hésité avant d’intervenir.

    Washington, voyant cela comme un signe de faiblesse, utilise son poids diplomatique et médiatique pour faire accepter au monde l’intervention géorgienne en Ossétie du Sud et la fin de la souveraineté de la province comme un fait accomplie. Ensuite, il aurait été bien plus facile de faire accepter à la France et l’Allemagne l’intégration de la Géorgie dans l’OTAN.

    Quelques semaines ou mois plus tard, la Russie se rend bien compte que, soit elle intervient dans le Caucase, soit l’OTAN y met les pieds, et ensuite pénètre l’Asie centrale et d’ici quelques années la Russie est complètement encerclée et son démentellement forcé commence.

    Donc la Russie intervient, mais trop tard… La propagande pro-géorgienne (“Sakachvilli est un héros qui a propagé la démocratie en Ossétie du Sud”) et anti-russe (“les vestiges de la Russie impérialiste ont été repoussé hors du Caucase”) ont déjà pénétrer toutes les capitales occidentales.

    La France ne s’offre pas comme médiateur, mais embarque plutôt dans la rhétorique anti-russe. Pour empêcher l’invasion russe de la Géorgie, l’OTAN déploie des troupes en Lituanie, en Pologne et dans la Mer Noire. Même l’Ukraine accepte que l’OTAN utilise son territoire. La Russie réplique en coupant l’approvisionnement en gaz naturel et en pétrole ce que lui fait perdre son seul véritable allié européen : l’Allemagne.

    Les tensions internationales mène John McCain à la Maison Blanche. Deux semaines plus tard, il meurt d’une crise cardiaque et une cheerleader évangéliste, princesse du pétrole de l’Alaska, avec 10 de Q.I. se retrouve avec le doigt sur le bouton rouge de l’armement nucléaire américain.

    L’Europe, les États-Unis et la Russie sont ravagés par la guerre. La Chine, l’Inde et le Brésil, qui étaient resté hors du conflits, deviennent les trois nouvelles super-puissances mondiales. Le Mexique en profite pour envahir les États-Unis. La Chine et le Kazakhstan se partagent la Sibérie. Le Moyen-Orient, l’Iran et l’Afrique du Nord sont réunifiés sous le Califat Islamique (avec Bagdad comme capitale) et envahit se qui reste de l’Europe (Israel se détache du sol et devient une île flottante à la limite de l’Espace).

    Ensuite c’est la paix universelle et éternelle, avec ces maudits occidentaux balayés de la planète. Musulmans, Indiens, Chinois, Africains et Latinos vivants main-dans-la mais.

    Bon enfin, j’aurais peut-être due simplement expliquer mieux en mentionnant que toute tension Russie-OTAN pouvant mener à un conflit armé offre un certain risque de faire basculer le monde dans une possible troisième guerre mondiale.


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