Publié par : MaTo | juillet 15, 2008

Ma belle belle-famille

Je crois bien qu’il est temps que j’introduise la famille qui m’a accueilli ici à Sainyabouli et qui m’a en quelque sort adopté. Une très grande famille je dois dire. Ven est la neuvième de douze enfants. Elle a deux frères et neuf sœurs, en plus d’un nombre très important de nièces et de neveux et de quelques petites-nièces et petits-neveux. Et là, je ne m’aventurerai même pas dans les cousins, cousines, oncles et tantes. Une famille telle il y en avait il y avait une génération ou deux au Québec.

Malgré leurs origines modestes, mes beaux-parents, avec leurs premiers enfants, avaient réussi à se construire une existence plutôt prospère. Prospère du moins pour ce qui était possiblement le pays le plus pauvre et le moins développé de la planète à l’époque. Pas un seul chemin de fer, presque pas de route digne de ce nom, presque aucun moyen de communications entre les villes. Une large bande de territoire lassée à l’abandon par les Français, parsemée d’agriculteurs de subsistance et de cultivateurs d’opium, dont plusieurs ne savaient même pas qu’il existait quelque chose qui s’appelait le Laos, mais seulement qu’il y avait un roi à quelque part qui veillait sur eux. Mes beaux-parents, faisant partie de la classe semi-urbanisée, étaient tout de même plus éclairés et avisés que ça. Mon beau-père était un soldat dans l’Armée royale lao et il parlait autrefois bien français. Ainsi, bien qu’ils ne vivaient en rien dans le luxe de l’aristocratie de Luang Prabang, Vientiane ou Paksé, d’après ce que l’on m’a raconté, ils avaient assez de quoi bien vivre et étaient en fait l’une des familles les plus riches de la ville. Aussi, Sainyabouli était loin de la guerre civile, qui faisait essentiellement rage dans le centre, le sud et le nord-est du pays, et n’en ressentait pas tellement les remous et les secousses.

Par contre, pour la classe semi-urbanisée, nul n’était à l’abri de l’inflation galopante, causée à la fois par la guerre et par l’entrée massive de capitaux américains dans un pays sous-sous-sous-développé n’ayant pas les structures économiques pour les soutenir et les absorber. En 1975, les communistes héritaient du pouvoir d’un pays dont l’économie s’était complètement écroulée, ravagé par près de 30 ans de conflits internes et 9 ans d’intense et cruelle guerre civile. Ce fut une remise à zéro totale. La famille était ruiné, mais tout le monde étaient ruinés. Comme tout ceux vivant près de la Thaïlande, mes beau-parents ont pensé à fuir, comme l’on fait 10% de la population entre 1975 et 1979. Mais ils sont restés. Heureusement, mon beau-père n’était pas un officier assez haut placé pour que l’on considère nécessaire de l’envoyer dans les camps de « rééducation » et de travaux forcés. En 1979, dans un élan de pragmatisme du régime, la majorité des politique socialistes, comme la collectivisation des terres, ont été abandonnées et plusieurs restrictions, sur la circulation interne, la pratique de la religion ou la possibilité de vendre ses surplus sur le marché libre, ont été levées.

Les années qui ont suivi ont été très difficiles. Le Laos était un pays complètement coupé du reste du monde et était réduit à une quasi-colonie vietnamienne. Les frontières avec la Thaïlande, qui, avec les Étais-Unis, avait appuyé les royalistes dans la guerre civile, et avec la Chine, qui était entré en guerre contre le Vietnam en 1979, étaient fermées et étanches à tout échange. Sainyabouli était une province isolée du centre d’un pays lui-même isolé. En 1984 et encore un fois en 1987, des violents conflits frontaliers entre le Laos et la Thaïlande ont secoué la province. Mais voilà que dès 1988, les relations entre les deux voisins s’améliorent. Pour les habitants de Sainyabouli, c’est une véritable bouffée d’air frais, sans compter d’opportunités économiques.

Pour ma belle-famille, ce sera le bois. Les bois tropicaux précieux valent une véritable petite fortune. Autrefois isolée de reste du pays par le fleuve Mékong, la province est maintenant favorisée par sa proximité avec la Thaïlande. Ainsi, plusieurs membres de la famille se sont investis dans différents créneaux de l’industrie forestière, qui est ici en pleine vitalité et toujours en croissance, contrairement à celle du Québec. Le Laos étant un pays enclavé, c’est via la Thaïlande que ses ressources naturelles peuvent accéder aux marchés mondiaux et ainsi son bois précieux se retrouver dans les palais de princes arabes du Golfe ou ailleurs.

Aujourd’hui, ma belle-famille appartient pas mal à l’élite de Sainyabouli. Pas tellement pour des raisons de politique, car aucun membre de la famille rapprochée ne fait partie du Parti révolutionnaire populaire lao ou n’a un poste important au gouvernement provincial. Bien que l’actuel Gouverneur de la province soit le cousin de mon beau-père et qu’une nièce à Ven soit mariée au fils du Vice-gouverneur, c’est surtout par son excellente réputation que la famille a tissé ses liens à travers la société locale.

Avec l’abandon de la rhétorique révolutionnaire et les discours de solidarité internationale prolétaire, l’écroulement du modèle socialiste du Laos n’a laissé intact que les tissus de la société traditionnelle, qui ne somnolaient pas très loin sous le verni du communisme. La famille est redevenue la base sociale par excellence. Pas la famille atomique du modèle idéal nord-américain : deux parents et un à trois enfants. Ni la famille occidentale désarticulée contemporaine. Mais la famille étendue. La famille en tant que large réseau qui dicte les comportements et les orientations de tous ces membres et qui étend son influence sur la communauté en tissant ses liens avec les autres familles, telles des alliances tribales. Mais c’est aussi la famille dans son interprétation clanique, certains diront mafieuse, dont la résurgence explique en partie l’extrême niveau de corruption et l’absence d’état de droit dont souffre aujourd’hui le Laos. On ne peut rien refuser à la famille, peut importe ce que dicte les règles et les lois. Et on ne peut rien accomplir si on n’a pas de la famille dans tel ou tel bureau administratif. La seule raison pour laquelle je peux habiter sans problème dans ma maison avec ma femme, sans que notre mariage soit encore officiellement reconnue au Laos, c’est à cause de ma famille. La seule raison pour laquelle la police ne me pose aucun problème et me laisse tranquille, c’est à cause de ma famille.

Cette grande famille, je l’adore. Cette proximité filiale, cette entraide, cette générosité, cet amour. Il n’y a pas un jour où tous se ressemblent pour discuter et profiter de la présence des autres. L’intimité et la solitude sont quasi-inconnues. À l’exception d’un frère qui habite au Japon depuis trois ans, d’une sœur qui habite à Huay Xay, dans une province un peu au nord d’ici, et de deux sœurs qui habitent dans la capitale Vientiane, toute la famille habite ici ensemble à Sainyabouli, toute concentrée dans le même kilomètre carré ou presque. C’est quelque chose de presque inconcevable au Québec.

Pour ce qui est des grosses familles ici, ce n’est pas encore terminé. Bien que la grosseur des familles commence un peu à diminuer dans les villes, dans les campagnes, elles sont encore très nombreuses. La croissance démographique du Laos est de 2,344% annuellement, et pour les quelques prochaines années, elle ira encore en augmentant, à mesure que les soins de santé s’amélioreront et s’étendront à tout le pays et que la mortalité infantile diminuera. Le Laos en a encore pour au moins deux générations à continuer à avoir de grandes familles, vu que la migration vers les villes est plutôt faible contrairement à bien des pays en développement. Les 6,7 millions d’habitants d’aujourd’hui en deviendront rapidement 15 et 20. Ce qui est tout de même encore loin des 70 millions de la Thaïlande et des 90 millions du Vietnam.

Il ne passe donc pas une journée sans que je ne sois pas invité chez tel ou tel membre de la famille. Que ce soit pour manger, boire quelques bières et chanter au karaoke chez la nièce Thik. Ou à aller jouer au snooker (et boire de la bière) avec le neveu Lo. Ou pratiquer mon lao, qui s’en vient pas si mal je dois dire, avec divers membres de la famille (avec quelques bières). Ou encore à apprendre quelques nouveaux mots d’anglais (avec une bière) au beau-frère Si sur ma terrasse derrière la maison. Ou bien encore prendre une marche avec la sœur Toune, la femme de Si, et son neveu Tony à travers les rues entrecoupant les quelques rizières survivant au cœur de la ville (pas de bière cette fois). Ou bien simplement visiter Mè et Pô (mère et père), mes beaux-parents, qui habitent dans la maison juste à côté. Je glisse un mot de français de temps à autre, question de titiller la mémoire fatiguée de mon beau-père, dont le visage se fend d’un sourire nostalgique lorsqu’il se rappelle d’un mot, qu’il se met à répéter quelques fois, comme si sa simple prononciation le ramenait pendant quelques instants à une lointaine époque révolue.

Je pourrais continuer pendant encore quelques pages à parler de ma famille lao d’adoption. Je pourrais énumérer tous ses membres, toutes les activités que l’on fait. D’un anniversaire à un mariage, d’une partie de snooker, à une chanson karaoke de Scorpions chantée tout faux, d’un repas de poisson au bord de la rivière à un balade de motos en groupe hors de la ville. Ce sera pour de prochains messages. Pour l’instant, je suis bien trop occupé avec toutes ces activités… Et puis toutes ces bouteilles de Beer Lao ne se boiront pas toutes seules.


Réponses

  1. La bière a l’air omni présente dans la société Lao. je mit plairai!

  2. bravo pour tes récits plus ”personnels”, on apprend aussi beaucoup de cette façon ;-)

  3. Seras-tu au Laos du 20 octobre au 14 novembre 2008?

    Car, je pourrais aller vous rejoindre!


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