Publié par : MaTo | juin 29, 2008

“Ce soir, on va danser”

Lorsque Ven a prononcé cette phrase, ma première réaction à été un grognement incompréhensible d’ennui et d’irritation. Je n’avais que le goût de rester couché devant mon ordinateur, à lire ou à écrire au son du ronronnement de l’air climatisé, à l’abri de l’air chaud et humide de l’extérieur. Si j’étais pour sortir, ce serait pour aller faire une petite ballade de fin de soirée en moto et allé manger un bol de nam van (littéralement liquide sucré) : un mélange de tapioca, de petites nouilles de farine de riz et des morceaux de banane et de cantaloup frais, le tout arrosé d’un sirop sucré et servi dans du lait de coco. Un vrai délice! En fait, le siège de ma Honda Wave 125 cc est le seul endroit, à part ma chambre, où l’intense chaleur ne peu pas m’atteindre. Même à seulement 40 km/h.

Ce n’est pas comme si je n’étais jamais allé dans une discothèque au Laos lors de mes précédents voyages en Asie du sud-est. Non seulement j’avais déjà expérimenté les trappes à sueurs cacophoniques de Sainyabouli, mais aussi celles de Luang Prabang, Vang Vieng, Vientiane, sans compter Hanoï au Vietnam et Siem Reap au Cambodge. C’était une expérience que j’avais déjà rayé de ma liste des choses à faire en Asie. Même au Québec, je n’étais presque pas sorti dans les bars durant les trois dernières années passées avec Ven. Mais ce soir là, je finis par me laisser convaincre. Ça faisait déjà deux fois qu’elle y allait avec des membres de sa famille et que je demeurais à la maison. Allons! Sacrifions-nous pour un soir…

Nous partons donc vers 21h30. Nous arrivons à l’un des quatre ou cinq établissements du genre à Sainyabouli et Ven va vérifier à l’intérieur si sa famille s’y trouve. J’attends donc face à une grande maison à deux étages faite de briques et de ciment, comme il en pousse partout à Sainyabouli. L’extérieur est décoré d’espèces de guirlandes de lumières de Noël et peint d’un orange éclatant. L’étroit terrain devant la maison servant de stationnement est complètement rempli d’une soixantaine de motos, sans compter toutes celles dans la rue. C’est la fin des classes et toutes les discothèque de la ville sont pleines à craquer. À l’extérieur, des jeunes attendent leurs amis ou discutent à l’abri du vacarme, tandis que plusieurs gars éparpillés dans les terrains des environs, ne voulant pas faire la file à l’intérieur du bar, sont occupés à nging katai (fusiller le lapin), une expression lao signifiant se soulager dans les buissons.

Ven ressort et me fait signe de la rejoindre à la porte. Je paie le frais de stationnement de ma moto, m’assure de bien ranger le billet d’identification dans une poche à fermeture éclair, et je m’aventure à l’intérieur. Comme je le redoutais, je frappe immédiatement un mur. Ce n’est pas tellement la musique trop forte qui nous assailles, mais la chaleur… et l’humidité. Il fait plus chaud à l’intérieur, qu’à l’extérieur. L’air conditionné a beau fonctionner à plein régime, c’est peine perdue. Il y a si peu de ventilation, que des gouttelettes de condensation tombent régulièrement du plafond. Dans n’importe quel pays industrialisé, un tel établissement serait contraint de fermer avant même d’avoir ouvert ses portes. Mais ici, tous le monde s’en fou. Le divertissement est ici à son expression la plus primaire. Les considérations de sécurité, d’hygiène ou de confort sont dissipées pour laisser la place à la seule chose qui compte : avoir du « fun » et oublier ainsi ses problèmes. Au moins, avec autant d’humidité, il n’y a pas la moindre chance que la place ne prenne en feu.

À l’entrée de la pièce principale, ayant près d’une tête de plus que la plupart du monde, j’ai une bonne vue d’ensemble de l’endroit. Une pièce de 15 mètres par 30 avec des tables de bois, ressemblant à de vieux pupitres d’école et des chaises de plastique. Une petite piste de danse se trouve au fond avec un petit espace surélevé pour le DJ tout prêt. Moi qui avait toujours eu l’habitude d’être un des plus petits… À l’école primaire, à toutes les fois où l’institutrice décidait d’ordonner les élèves par ordre de grandeur pour rentrer en classe à la file indienne, j’étais toujours le premier. Ici, bien que n’étant pas un géant, je suis tout de même plus grand que la moyenne. Je suis aussi un peu surpris de voir que j’ai bien l’air d’être le plus vieux. Ici, les soirées en discothèque sont le plus souvent des sorties en famille, et donc j’avais l’habitude de voir des gens de tous les âges, de 12 à 65 ans (personne ne carte à l’entrée, mais les mineurs ne boivent pas pour autant, étant sous supervision familiale), sans compter les jeunes couples accompagnées de leur poupon de 4 ans. C’est vraiment étrange de se retrouver sur une piste de danse face à face avec la vielle dame qui nous à vendue une soupe aux nouilles durant la journée. Mais ce soir, ce ne sont que des étudiants, venus fêter la fin de leur année d’étude.

Je ne suis même pas encore assis à la table que j’ai déjà un verre de Beer Lao remplis de glace à la main. Les discothèques n’ayant pas de réfrigérateur assez grand pour toute la bière qui s’y bois, les bouteilles (640 mL seulement) sont servies à la température de la pièce (bien chaude) accompagnées de petites chaudières de glace. Bien sûr, les chaudières doivent être remplacées toutes les 10 minutes, la glace fondant plus rapidement que de la neige en juin.

La Beer Lao (dont l’État possède 50% des parts de la Lao Brewery Company) a toujours un quasi-monopole sur le marché du Laos. L’investissement de Carlsberg du Danemark (qui possède 25% des parts et dont la bière est produite localement par la LBC) a permis à la LBC de devenir l’une des plus grande compagnie du Laos et une véritable fierté nationale. Carlsberg se prépare aussi à distribuer la Beer Lao partout dans le monde, donc attendez vous à retrouver la meilleure bière d’Asie sur les tablettes des dépanneurs québécois d’ici quelques années (on la retrouve déjà dans les épiceries asiatiques de Montréal). Par contre, la Tiger de Singapour, la bière la plus vendue en Asie du sud-est (distribuée dans le monde par Heineken), est lentement en train de faire son chemin à travers le Laos, bien que sa part du marché demeure encore minime.

Une jeune soeur et et quelques nièces à Ven sont autour de la table avec quelques amis. Tous chantent les hits pop thaïlandais par coeur. La culture hip-hop américaine est omniprésente tant dans l’habillement, que dans la musique. La seule différence est qu’à chaque fois qu’un gars s’approche d’une fille pour danser comme le font les gens dans les vidéo clips, il se fait rapidement repousser. Ils ont beau avoir entre 18 et 21 ans et sous l’effet de l’alcool, lorsqu’il s’agit des relations hommes-femmes, on dirait des discos de pré-adolescents. Car dans cette société encore très traditionnelle, aucune fille ne voudrait avoir la réputation d’être « facile », et pour ce qui est du sexe, c’est hors de question avant le mariage, où du moins, l’assurance d’un mariage dans un avenir proche.

La surveillance policière est très présente, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur (ou est-ce de la sécurité privée? Je ne serais dire avec leurs uniformes), tentant de garder un minimum de contrôle sur une génération qui n’a rien à faire de la ferveur révolutionnaire, du Parti unique ou des limites sur les libertés. Ce n’est pas tant de la rébellion que c’est de l’indifférence totale. Ces jeunes n’ont simplement pas connus les années les plus difficiles de la guerre civile, ni la gloire révolutionnaire d’avoir vaincu la super-puissance américaine, ni la décennie de répression durant laquelle 10% de la population a fuit le pays. Ils sont d’une nouvelle génération qui a grandi baigné dans l’influence du capitalisme le plus crasse de la Thaïlande et les États-Unis sont désormais une source de fascination et non de haine pour l’ennemi impérialiste.

D’un autre côté, il y réellement quelque chose de révolutionnaire, même dans le sens socialiste du terme, dans un tel endroit. À l’intérieur des murs de cette discothèque, tout le monde est réellement égale. Contrairement à l’extérieur, où les inégalités sont redevenue encore plus importante qu’à l’époque post-indépendance de la monarchie constitutionnelle (1953-1975) et la corruption gouvernementale, presque aussi grave. Sur la piste de danse ce soir là, il se trouvait tant des fils de riches cadres du Parti révolutionnaire populaire lao, que des fils de paysans, qui ont emprunté une moto pour faire plusieurs kilomètres pour venir s’amuser. Tant des filles de la nouvelle bourgeoisie capitaliste, que des filles de pauvres vendeuses de soupe de coin de rue.

Après quelques bières diluées à la glace, je me met à danser un peu. Mes vêtements sont déjà tellement trempés en raison de la chaleur et de l’humidité, que lorsque je me fais bousculer et que je renverse la moitié de ma bière sur moi, je me sens à peine plus mouillé que j’étais. Les Thaïs ont cette manie de remixer des hits populaires américains en augmentant toujours le tempo. Tout est plus rapide. Des tounes rock plus rapide, des tounes hip-hop plus rapide, « My Heart Will Go On » plus rapide. Ce n’est pas surprenant que les jeunes lao dansent comme s’ils avaient des attaques d’épilepsie. Même une chanson R&B supposée être sensuelle avec un rythme plutôt lent, devient une source de spasmes et de convulsions, qui passe pour de la danse.

Finalement vient le temps de partir. Il est un peu passé 23h, mais le couvre-feu de 23h30 approche. Après minuit, les policiers sortent dans les rues et s’amusent à arrêter quelques motocyclistes malchanceux pour leur soutirer quelques milliers de kips. Juste question de rappeler à ces jeunes que tout ne leur est pas permis après tout. Le stationnement est déjà à moitié vide et je récupère la moto. Après que j’aille fusillé le lapin, nous allons manger un traditionnel bol de nam van de fin de soirée. Une soirée qui n’aura pas été si mal que ça en fin de compte.


Réponses

  1. Continue ton blog Mato, je le trouve très intéressant. J’adore tes ppeties remarque à propos le la politique Laos (que tu semble mieux conaître que la plupart des jeune làbà.) que tu insère dans de petite scènes banale de la vie de tout les jours.

    Je suis un peu déçus par contre d’apprendre que l’on ne peu pas danser làbà comme on le fait avec les filles en amérique…

  2. Mato, ca m’impressionne de voir a quel point tu écris bien.

  3. Merci beaucoup pour les commentaires. C’est justement ces commentaires qui m’encourage à écrire plus. Sinon, à quoi bon avoir un blogue, si on est pas en contact avec ses lecteurs…


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