Publié par : MaTo | septembre 9, 2007

Sven Hedin, l’explorateur du monde ludique

Ce texte a été écrit dans le cadre d’un cours de sociologie politique (voyage dans l’économie-monde) à l’hiver 2007. 

Sven Hedin, l’explorateur du monde ludique :
Les voyages en Orient et le discours orientaliste

Dans un monde totalement conquis, totalement dévoilé, où tout mystère et magie semble s’être depuis longtemps envolé, l’exploration physique du monde ne mène plus réellement à de nouvelles découvertes. C’est cette conquête totale du monde qui est à l’origine du désir de catégorisation et de séparation qui caractérise l’avènement des sciences modernes. Ainsi apparaît l’exploration anthropologique, l’exploration géographique, l’exploration biologique. Le monde est vite compartimenté en plus d’être conquis. Pourtant, avant l’exploration spatiale ou cybernétique, il y avait encore quelques hommes (tournant du dernier siècle oblige) qui réclamaient toujours ce titre, autrefois synonyme de prestige et d’honneur, qu’est celui d’explorateur.

Celui qui nous intéresse ici est un Suédois du nom de Sven Anders Hedin (1865-1952), et considérant l’époque de ses voyages, il est probablement un des derniers Occidentaux à avoir pu se dire explorateur tout en étant pris au sérieux. Cet essai va suivre Sven Hedin à travers un de ses ouvrages populaires intitulé My Life as an Explorer publié en 1925. À mi-chemin entre voyages ludiques et explorations scientifiques, un peu à l’image de son temps, ces mémoires relatent ses cinq premiers voyages en Asie centrale effectués entre 1885 et 1908.

En suivant le célèbre explorateur suédois à travers ses voyages, l’objectif de cet essai est d’acquérir une plus grande compréhension du monde d’où il vient et de la relation de ce monde avec « l’autre », c’est-à-dire l’Orient, à partir duquel l’Occident s’est construit. Après avoir mis Hedin dans son contexte historique, politique et intellectuel, nous verrons de quelle façon ses voyages, ainsi que le rapport qu’il entretient avec l’Orient, incarnent bien la pensée orientaliste analysé près d’un siècle plus tard par Edward Said dans Orientalism.

I. Sven Hedin et sa vie d’explorateur

Sven Anders Hedin est née à Stockholm le 19 février 1865 d’une famille bourgeoise avec des liens à la cour suédoise. Au 18e siècle, son arrière-arrière-grand-père avait été physicien à la cour du roi Gustave III.1 L’événement marquant de l’enfance de Hedin qui l’inspira à devenir explorateur a eu lieu le 24 avril 1880, alors qu’il avait 15 ans. À cette date fondatrice dans la vie du futur explorateur, le navigateur Adolf Erik Nordenskiöld est revenu triomphant dans le port de Stockholm, à bord du navire Vega, après avoir été le premier à réussir la traversée de l’océan Arctique à partir du passage du nord-est jusqu’au Pacifique. C’est dans l’illumination complète de sa ville natale, l’excitation totale de ses concitoyens, et au milieu des acclamations enthousiasmées « rugissant comme le tonnerre », que le jeune Sven Hedin, accompagné de sa famille, se dit : « I, too, would like to return home that way » (p. 16).

« Happy is the boy who discovers the bent of his life-work during childhood » (p.15). Cette phrase sur laquelle s’ouvre le récit, My Life as an Explorer, représente bien le caractère ludique et enfantin du goût de Sven Hedin pour le voyage. Le fait qu’il ait découvert cette passion pour le voyage lorsqu’il était encore enfant et que ce soit l’aspect du triomphe et de la gloire qui l’ait inspiré à partir, marque le récit. Contrairement à d’autres voyageurs-scientifiques, qui ont étudié dans un domaine pour ensuite aller faire de l’étude sur le terrain, Hedin découvre le « terrain » avant la science. Même plus tard dans sa vie, l’expérience même du voyage semble toujours plus importante que la « destination » scientifique.

Tout de même, personne ne pourrait douter des aptitudes scientifiques de Sven Hedin. Après son premier voyage en 1886, il a étudié la géologie et la zoologie en Suède, à Stockholm et Uppsala. Entre 1889 et 1890, il a étudié la géographie à l’Université de Berlin avec le célèbre géographe Ferdinand von Richthofen, connu pour avoir inventé l’expression de « la route de la soie », route sur laquelle Hedin a voyagé intensément par la suite. Finalement, en 1892, il obtint un doctorat en philosophie à l’Université de Halle.2 Il a donc reçu la majorité de son éducation en Allemagne, expliquant ainsi son affection pour ce pays, ce qui allait jouer un rôle important dans les positions politiques qu’il allait prendre lors des deux guerres.

En plus de son esprit scientifique, Sven Hedin possédait aussi certains talents artistiques. L’édition de My Life as an Explorer étudiée pour cet essai est celle de Kodansha Globe publiée en 1996. Cette version, avec prologue et épilogue de l’historien spécialiste de l’Asie centrale Peter Hopkirk, est parsemée de 160 illustrations et cartes dessinées sur place par Hedin. Ces croquis, ainsi que la police « à l’ancienne » de style Courrier, donne au lecteur le sentiment d’être un contemporain de l’auteur, découvrant ces contrées « exotiques » encore peu explorées au tournant du siècle. Il est à noter que l’ouvrage a été initialement publié en 1925, donc plus de 15 ans après les faits rapportés, mais il fut probablement fortement basé sur les nombreux récits de voyages publiés par Hedin après chacune de ses expéditions.

Au cours de sa carrière, Hedin a cartographié les monts Pamirs, le désert Taklamakan, le fleuve Tarim, le Tibet et l’Himalaya. Il a découvert les ruines doublements millénaires de la cité-garnison chinoise de Loulan, il a frôlé la mort dans le Taklamakan et il a été le premier Européen à reconnaître le système trans-himalayen comme une seule chaîne de montagnes en plus de mettre sur carte les sources des fleuves Indus et Brahmaputra. Il parlait sept langues et il a publié une cinquantaine de livres sur ses voyages, dont la majorité sont des ouvrages scientifiques, et dont certains ont été traduit en trente langues.3 Par contre, son ultime objectif ne sera jamais atteint : être le premier étranger à atteindre la cité interdite de Lhassa, cité que Hedin ne verra jamais.

À la suite de ses voyages, la réputation et le renom international de Sven Hedin ont été grandement entachés par son appui à l’Allemagne lors des deux guerres mondiales. Avec la Grande-Bretagne qui se souciait uniquement de son empire, le savant suédois jugeait que seule l’Allemagne était en mesure de faire front à la menace pour l’Occident que représentait, selon lui, la Russie. Ces positions lui ont fait perdre tous les amis et alliés qu’il cultivait en France, en Grande-Bretagne et aux États-Unis, et malgré une rue et une place à son nom à Berlin, il est mort en 1952 un homme seul et oublié.4

II. Les voyages de Sven Hedin

Les deux premiers voyages de Sven Hedin sont à mon avis les plus importants en raison du fait qu’ils sont davantage des voyages de découvertes personnelles, que des expéditions scientifiques commanditées, comme le sont les trois derniers. Ces deux voyages de l’explorateur Suédois, entrecoupés par ses études universitaires, sont ceux qui ont forgé la vision de l’Orient qu’il a gardé tout le reste de sa vie, et qui fait l’objet de l’analyse de cet essai.

La toute première occasion qu’a eu Hedin de partir voyager en Asie est en 1885, lorsque qu’on lui propose un poste de tuteur à Bakou, auprès du fils d’un des ingénieurs en chef des frères Nobel, pionniers de l’extraction pétrolière dans le bassin de la mer Caspienne. Dès son premier départ, l’excitation du jeune Suédois de 20 ans est palpable. Nous pouvons percevoir cette fascination pour l’Asie, pour « l’autre », lorsqu’avant même d’arriver à Bakou, il décrit son sentiment d’émerveillement à la vue de pèlerins musulmans étaler leurs tapis au milieu du wagon de train pour faire leurs prières en direction de la Mecque.

En avril 1886, une fois son service de tuteur terminé et après avoir appris les langues perse et tatare, le jeune homme décide de s’aventurer plus loin en terre d’Orient et ainsi d’aller explorer la Perse. De là, il nous amène à dos de cheval, parfois avec des serviteurs, parfois seul, à travers les monts Elburz, la capitale de Téhéran, la ville sainte de Qom, la très ancienne Ispahan, la ville des grands poètes de Shiraz, et ainsi jusqu’au golfe Persique. De là, il remonte en bateau jusqu’à Bagdad. Rendu en Mésopotamie, ses ressources monétaires sont épuisées, mais il avait 20 ans et trop fier pour révéler sa pauvreté, non plus qu’il avait peur de voyager sans un sous.

La facilité pour un Européen de voyager est évidente dans son récit. Les frontières n’étaient pas très claires et faiblement policées. Même lorsque Hedin se fait demander un visa, qu’il n’a pas, pour se trouver en territoire russe, un peu de monnaie et des explications suffisent à satisfaire les officiers. De plus, le simple fait d’être un bourgeois européen lui ouvre toutes les portes, que ce soit le consul russe d’une ville perse, un Suédois oeuvrant comme dentiste personnel du Shah de Perse, ou encore un riche marchand arabe portant le titre « d’Agent de l’Empire Britannique ». C’est grâce à l’aide de ce marchand, que Hedin peut obtenir les prêts nécessaires pour retourner chez lui après un an d’absence.

Le second départ de notre aventurier a eu lieu quatre ans plus tard. Ce voyage s’est effectué dans un contexte bien différent : il allait faire partie d’une mission diplomatique commanditée par le roi de Suède auprès du Shah de Perse. Il prend donc part, cette fois-ci, d’un grand contingent de diplomates, émissaires et militaires, dont il est l’interprète. Hedin nous décrit tout son émerveillement à être diverti par un « véritable despote asiatique » (p. 29). Mais lorsque la mission prend fin, il ressent une irrésistible envie de continuer toujours vers l’est et reçoit la bénédiction et le financement de son roi pour continuer seul son voyage.

Pour le reste de son séjour en Perse, Hedin a profité de l’hospitalité du Dr Hybennet, le dentiste du Shah, qu’il avait rencontré lors de son premier voyage. Un épisode particulier témoigne de l’obsession de la science du 19e siècle pour la conception de la pureté de la race, notamment par l’étude des crânes (la phrénologie). Un éminent anthropologue de Stockholm avait demandé à Hedin s’il pouvait ramener des crânes de suivants du Zoroastrisme. Ces adorateurs du feu étaient imaginés être les descendants directes de Zoroastre, et donc pourraient être « les représentants les plus pures de la race Indo-européenne » (p. 67). Les deux Suédois se donnent alors comme mission de subtiliser des crânes d’un lieu de funérailles zoroastriens près de Téhéran, qu’ils rempliront avec succès. Hedin fait donc le reste de son voyage avec deux crânes humains dans ses bagages.

Grâce à Hybennet, Hedin a la chance de prendre part de l’expédition estivale annuelle du Shah Naser-ed-Din dans les monts Elburz. Le Shah montre un grand intérêt pour les croquis du jeune artiste-voyageur, qui, remplis de fierté, se met en tête d’impressionner le souverain en proposant d’escalader le mont Demavend, d’une altitude de 18 700 pieds. Ne pouvant pas perdre la face devant le Shah, après s’être écroulé de fatigue à la deuxième journée de montée, il se fait porter jusqu’au sommet par ses deux guides. Son acharnement et son entêtement vont le mener dans d’autres situations périlleuses, mais ce sont aussi ces qualités qui vont faire de lui un explorateur célèbre.

Après la Perse, il va ensuite continuer toujours vers l’est, à travers le Turkestan russe, racontant nombres d’anecdotes à propos des différents peuples qu’il rencontre, relatant les conquêtes russes sur les Turkmènes, et se rappelant, avec une sorte de nostalgie teintée d’exotisme, le passé glorieux des régions qu’il traverse, maintenant résignées à la domination étrangère. Il se rend jusqu’à Kashgar, la ville la plus occidentale de Chine, mais où l’homme le plus puissant est de loin le Consul Général russe Petrovsky, surnommé le « nouveau Jagatai Khan » par la population locale (p. 99).

Kashgar a été pour cette fois sa destination la plus à l’est. Il retourne sur ses pas en 1891 accompagné de trois Cosaques russes. Plus tard, lorsque Hedin et les Cosaques décident de prendre des chemins différents, il y a une certaine confusion dans la narration, où il affirme continuer seul, mais où dans la phrase suivante, il parle d’un « nous ». Il devient clair par après que le « nous » réfère à l’auteur et à son chauffeur local (p.103) La solitude pour Hedin, ce n’est donc pas d’être totalement physiquement seul, mais plutôt de se retrouver sans compagnon européen. « L’autre », l’oriental qui l’accompagne, est trop distant de lui pour être considéré comme un co-voyageur.

Les trois derniers voyages, bien que beaucoup plus longs et de plus grande envergure, sont moins intéressants par leur caractère plus scientifique où la découverte de soi prend moins de place. Le premier se déroule de 1893 à 1897. Retournant à Kashgar, qui était pour devenir une base pour plusieurs de ses expéditions, Hedin se remet à l’escalade, cette fois du mont Mustagh Ata, d’une altitude de 24 700 pieds. Même après plusieurs tentatives, et plusieurs difficultés, aux cours de ses voyages, il ne parvient pas au somment. Mais aucun souverain oriental n’est là cette fois-ci pour le lui reprocher. Pendant le même voyage, il tente une traversée du désert Taklamakan dans le Turkestan chinois, duquel seul lui et deux autres membres de son équipage survivent de justesse. Il fait aussi sa première entrée au Tibet, région qui sera centrale dans ses deux prochains voyages.

C’est aussi à partir de ce voyage que Sven Hedin commence à s’entourer de chiens. Ces compagnons canins deviennent très importants pour Hedin, qui les traite presque mieux que ses membres d’équipage. Chaque perte d’un de ces chiens est une tragédie qui éclipse celle d’êtres humains, comme dans le Taklamakan, et chaque fois que l’un d’eux retrouve son chemin plusieurs jours après s’être perdue, l’événement est digne de célébrations.5

Le deuxième voyage, son quatrième en tout, se déroule de 1899 à 1902. Il passe plusieurs mois à naviguer le fleuve Tarim sur une petite embarcation et découvre l’ancienne cité de Loulan, datant de l’époque de la route de la soie. Ensuite, il fait sa première tentative pour atteindre Lhassa, la capitale spirituelle du Tibet, qu’aucun Occidental n’avait encore vu. Déguisé en pèlerin tibétain, il se fait capturer avant son objectif, mais réussit à s’enfuir et à atteindre l’Inde.

Finalement, toujours déçu par sa dernière expédition au Tibet, il décide d’y retourner dans son dernier voyage de 1905 à 1908, malgré l’opposition des Britanniques. Entre 1903 et 1904, le lieutenant colonel Sir Francis Younghusband, que Hedin avait rencontré à Kashgar en 1890, avait mené une expédition militaire au Tibet qui s’est transformée en occupation de Lhassa. En raison des tensions entre les gouvernements britannique, tibétain et chinois, Lord Curzon, vice-roi des Indes, interdit à Hedin d’entrer au Tibet, ce qu’il réussit à faire tout de même par la ruse. Là, il continue à explorer le plateau tibétain et l’Himalaya.6

Tout au long du récit, ce qui caractérise les voyages de Sven Hedin est l’impétuosité, le manque de préparation, l’entêtement et la curiosité enfantine. L’Asie semble être un grand terrain de jeu pour l’auteur, où le sérieux a très peu de place. Hedin semble construire sa vision de l’Orient sur une opposition sérieux/ludique, où l’Europe est l’endroit du sérieux, du travail, des études, de l’écriture d’ouvrages scientifiques, de l’acceptation des responsabilités d’adultes, tandis que l’Asie est l’endroit du ludique, de l’aventure, des expériences nouvelles, du retour en enfance. Il n’est donc pas surprenant que Hedin ait tant de facilité à briser le lien avec son monde et à partir pour de longues expéditions, car il a fait de l’Asie son monde, où plutôt son image miroir.

À mesure que le récit avance, on remarque aussi la transformation progressive de l’auteur en son propre personnage, celui d’un voyageur-scientifique. À partir de son troisième voyage, de très longs passages du récit sont consacrés à des relevés scientifiques, où il se sent obligé de raconter comment il a sondé tel lac, ou comment il a mesuré telle rivière. Des passages très lourds et non pertinents pour un ouvrage qui se veut populaire. Mais l’obstination à insérer ces passages peut s’expliquer par une sorte de culpabilité et une volonté de lier ses deux mondes, l’Occident sérieux et l’Orient ludique.

III. Le monde de Sven Hedin

L’aventurier nordique Sven Hedin a effectué ses voyages à un moment où des tensions menaçaient de déchirer l’Europe. Après s’être partagé le monde entier entre eux, les grandes puissances impérialistes européennes étaient en compétition de plus en plus tendue. Bien que Hedin n’était pas un citoyen d’une de ces puissances, son éducation allemande et sa grande sympathie pour l’Allemagne le faisait pencher personnellement vers elle. Cela explique partiellement les positions pro-allemandes qui adopte plus tard.

Hors de l’Europe, Hedin explorait l’Asie centrale à une époque très particulière dans l’histoire de la région et de ses relations avec l’Occident. C’est l’époque du « Grand Jeu » entre les Empires Russe et Britannique. Cette intense rivalité géopolitique entre les deux empires a débuté autour de 1813 après l’expulsion de Napoléon de la Russie suivi par sa rapide expansion vers le Caucase et l’Asie centrale, entraînant la domination russe de plus en plus près des Indes britanniques. S’en suivi un « jeu » subtile d’exploration, d’espionnage et d’expansion des zones d’influence par les Russes et les Britanniques.7

Dans ce contexte de compétition impérialiste, il y a deux événements historiques contemporains à la fin des voyages de Sven Hedin qui peuvent expliquer sa perception de la « menace russe » et donc son appui et ses efforts de propagande au profit de l’Allemagne lors des deux guerres.

Le premier est la publication en 1904 de l’article « The Geographical Pivot of History » de H. J. Mackinder, qui avançait dans sa théorie du Heartland, que grâce au chemin de fer, le contrôle et le pouvoir continental allait surpasser le pouvoir maritime; que le coeur de l’Eurasie était la région stratégique la plus importante du monde par ses ressources naturelles et son invulnérabilité à la pénétration maritime; et que le contrôle de cette région pourrait permettre une éventuelle domination du monde par une grande puissance. Le second événement est la signature de la convention Anglo-Russe de 1907, qui mettait officiellement fin au « Grand Jeu » entre les Empires Russe et Britannique et qui affirmait la domination russe sur la très grande majorité du Heartland de Mackinder.8

Hedin avait certainement lu l’influent article de Mackinder, que certains considèrent comme l’élément fondateur de la science de la géopolitique, car il contribuait lui-même souvent à The Geographical Journal, le périodique anglais qui a publié l’article. De plus, Hedin avait voyagé principalement dans des territoires soit sous domination russe directe (Turkestan occidental, Caucase), soit sous importante influence et pénétration russe (Turkestan oriental chinois, nord de la Perse), et avait donc été témoin de la portée de la pénétration de l’Empire des Tsars en Asie centrale. Voyant l’expansion russe déjà bloquée à l’est par le Japon, le savant de Stockholm à probablement interprété la fin du « Grand Jeu » comme annonçant une réorientation de l’expansionnisme russe vers l’ouest, menaçant ainsi non seulement la Suède, mais aussi l’Europe toute entière.

Lorsque la première guerre mondiale éclate, Sven Hedin, maintenant à 49 ans, est déjà très engagé dans la politique, prêchant pour le réarmement de la Suède. Pendant le conflit, il travaille comme correspondant de guerre pro-allemand sur les fronts Ouest et Est, et diffuse de la propagande pro-allemande dans les pays neutres, notamment aux États-Unis. Encore là, le voyage fait partie de son action politique et il parcourt plusieurs pays pendant la guerre et entreprend une expédition au Proche-Orient en 1916.

Une dernière activité politique est intéressante à observer dans l’analyse des liens entre les voyages décrits dans le récit de Sven Hedin et sa vie subséquente. Au même moment où il propose ses services de correspondant au Kaiser Wilhelm II, il lui affirme que selon ses connaissances et ses observations sur le terrain, tous les Musulmans de l’Orient, dont ceux vivant dans le Turkestan russe et les Indes britanniques, étaient prêts à suivre l’Allemagne (et son allié l’Empire Ottoman) dans une Guerre Sainte mondiale contre les Alliés.

Il est intéressant de noter que cette recommandation a plus tard été reprise par l’historien orientaliste anglais Bernard Lewis, qui, durant la guerre froide, a recommandé à plusieurs administrations présidentielles américaines qu’un moyen de vaincre l’Union Soviétique était de promouvoir le fondamentalisme islamique parmi les populations soviétiques musulmanes et d’encourager la déclaration d’une Guerre Sainte par ceux-ci envers Moscou. Une stratégie qui a été appliquée à la suite de l’invasion soviétique de l’Afghanistan en 1979.

Venant de Hedin, cette idée d’agiter des populations perçues comme fondamentalement fanatiques n’a pu naître que de la vision biaisée qu’il s’est fait des musulmans pendant ses voyages, mais aussi du discours intellectuel qui s’était développé tout au long du 19e siècle et qui en était arrivé à son apogée à l’époque de Sven Hedin, c’est-à-dire l’orientalisme.

IV. Sven Hedin et l’orientalisme

L’orientalisme réfère au domaine de l’étude scientifique des sociétés, des cultures et des peuples de l’Orient, qui a proliféré en Europe et plus tard aux États-Unis au 18e et 19e siècles. C’était aussi un courant artistique et littéraire occidental de représentation des cultures chinoise, japonaise, arabe et turque. Ce courant intellectuel a été grandement étudié par le théoricien littéraire Palestinien-Américain Edward Said dans son ouvrage de 1978 Orientalism. Dans ce livre, il affirme que le domaine d’étude du même nom est avant tout un discours idéologique qui sert à créer une division entre Occident et Orient, qui s’inscrit dans une relation de dominant-dominé : « Orientalism was ultimately a political vision of reality whose structure promoted the difference between the familiar (Europe, West, ”us”) and the strange (the Orient, the East, ”them”). »9

Ce discours transformait le mythe de l’Oriental despotique, malicieux, à qui on ne peut faire confiance, irrationnel, féminisé, en connaissance systématique de l’Orient. Se basant sur les idées de Michel Foucault à propos de la relation entre pouvoir et connaissance, Said démontre que ce discours était seulement possible en raison de la domination politique de l’Europe sur les vastes régions définies comme étant l’Orient.

Poussant l’analyse plus loin, il a été suggéré que non seulement l’Orient est une construction de l’Occident, mais que l’image que l’Occident à de lui-même a été construite à partir de sa vision et son discours hégémonique sur l’Orient, en particulier de sa conviction d’être engagé dans une mission civilisatrice.

Revenons donc à Sven Hedin et au parallèle à faire entre ses voyages et l’orientalisme. Hedin part en Asie avec une vision déjà construite de sa destination, basée sur la position dominante de son lieu d’origine. Le mythe et les stéréotypes de l’Oriental sont présents à travers tout son récit, mais ce mythe est aussi une source de fascination pour Hedin. Cette fascination pour « l’autre » est renforcée par cette division explicite entre lui et cet « autre ».

Hedin a passé plus d’une décennie de sa vie en Asie (dont environ neuf années sont décrite dans le récit analysé), et même lorsqu’il résidait en Europe, son esprit était constamment tourné vers son prochain voyage en pays oriental. Contrairement à bien des voyageurs européens qui sont allés en Orient pour quelques temps, ont porté leur regard d’européen sur ce qu’ils ont vu, et sont revenus chez eux pour raconter, non pas ce qu’ils ont vu, mais ce qu’ils voulaient voir, et ce, sans en être transformé de la moindre façon, Hedin va bien plus loin.

La solitude qu’il ne peut s’empêcher de ressentir en l’absence d’autres Européens, la superposition d’une opposition sérieux/ludique sur l’opposition Occident/Orient, la construction d’un personnage de scientifique-voyageur, la perception des Musulmans comme des fanatiques faciles à agiter et instrumentaliser : tous ces éléments ne peuvent être compris que par la fondation intellectuelle orientaliste dans la vision que porte Sven Hedin sur sa destination, et comment ses voyages dans cette destination ont formé Hedin en tant qu’individu. Cela résulte en la personne qu’il est à la fin de sa vie, et aussi des choix qu’il prend, qui ironiquement, le même à être rejeté et désavouer par ceux qui l’avait préalablement mis sur un piédestal.

Le célèbre explorateur suédois Sven Hedin, qui, dès l’adolescence, rêvait de s’engager dans des aventures lointaines, a grandement lié sa vie à celle de « l’autre ». C’est une personnalité dont la vie a été construite par rapport à sa relation à l’Orient et à sa perception de ses habitants. Tout comme l’Occident a été transformé par son rapport à l’Orient, Sven Hedin a lui aussi connu le même cheminement, renforçant ainsi l’opposition entre les deux constructions géographiques imaginaires.

V. Conclusion : Sven Hedin et ses contemporains voyageurs

Plusieurs autres voyageurs contemporains de Sven Hedin ont probablement connu une transformation similaire. Parmi ceux qui ont fait leurs voyages vers les mêmes destinations, nous pourrions souligner le naturaliste et géographe russe Nikolai Przhevalshy (1839-1888), qui a grandement influencé Hedin par ses ouvrages scientifiques sur l’Asie Centrale, et qui tout comme son successeur, n’a jamais atteint son ultime objectif : Lhassa. Ensuite, il y a Francis Youghusband (1863-1942), une connaissance de Hedin, qui a servi l’Empire Britannique à l’apogée du « Grand Jeu ». Mentionnons aussi Marc Aurel Stein (1862-1943), un archéologue hongrois d’origine juive, qui a étudié les ruines et les sites anciens du Turkestan chinois précédemment découverts par Hedin. Finalement, deux explorateurs du Tibet, l’anarchiste française et spiritualiste Alexandra David-Néel (1868-1969), qui a visité Lhassa en 1924, et l’athlète autrichien Henrich Harrer (1912-2006) auteur du livre Sept ans au Tibet, publié un ans après la mort de Hedin.

Harrer est intéressant, car il a eu un parcours opposé à celui de Hedin. Contrairement à ce dernier, Harrer n’a pas cherché le voyage, le voyage est venu par hasard et contre son gré. De plus, la carrière professionnelle et l’activité politique de Harrer (il était membre du parti Nazi) ont eu lieu avant ses voyages. Son périple au Tibet l’a mené à abandonner l’engagement politique, contrairement à Hedin. Néanmoins, Harrer a sans aucun doute été transformé lui aussi par son expérience.

Sven Hedin est un intéressant cas de figure d’analyse et un représentant particulier mais tout de même représentatif de son époque et de son monde. S’il faut se remémorer un aspect de ses voyages, qui ont eu lieu il y a un siècle, c’est comment la différenciation de « l’autre » peut mener à un niveau de fascination telle que notre vie s’en trouve transformée. De plus, pour paraphraser Peter Hopkirk, il est peut-être maintenant le temps, plus d’un demi-siècle après sa mort, d’oublier les erreurs de jugement au niveau politique et de se concentrer sur ses accomplissements au niveau scientifique (p. 528). Pour lui, la republication de My Life as an Explorer est un premier pas dans cette direction.

Bibliographie

Harrer, Heinrich. Seven Years in Tibet, New York, Penguin Putnam, 1997 [1953], 320 p.

Hedin, Sven. My Life as an Explorer, New York, Kodansha Globe, 1996 [1925], 546 p.

Holdich, T. H. « What We Have Learnt from Dr. Sven Hedin », The Geographical Journal, Vol. 33, No. 4, 1909, p. 436-438.

Hopkirk, Peter. The Great Game: The Struggle for Empire in Central Asia, New York, Kodansha Globe, 1992, 565 p.

Mackinder, H. J. « The Geographical Pivot of History », The Geographical Journal, Vol. 23, No. 4, 1904, p. 421-437.

Said, Edward. Orientalism, Londres, Routledge & Kegan Paul, 1980 [1978],

Waugh, Daniel C. « A Sven Hedin Bibliography », The Silk Road Fondation, 2001, http://www.silkroadfoundation.org/ (page consultée le 28 mars 2007).

Waugh, Daniel C. « A Sven Hedin Chronology », The Silk Road Fondation, 2001, http://www.silkroadfoundation.org/ (page consultée le 28 mars 2007).

Notes de fin

1.Daniel C. Waugh, « A Sven Hedin Chronology », The Silk Road Fondation, 2001.

2.Ibid.

3.Pour une bibliographie complète, voir Daniel C. Waugh, « A Sven Hedin Bibliography », The Silk Road Fondation, 2001.

4.Pour un exemple d’ovation et de reconnaissance de son travail avant son engagement politique, voir T. H. Holdich, « What We Have Learnt from Dr. Sven Hedin », The Geographical Journal, Vol. 33, No. 4, 1909, p. 436-438.

5.Un peu avant sa mort, Hedin écrit un livre traitant de ses compagnons de voyage canins, voir les deux pages de Daniel C. Waugh, loc cit.

6.Pour un apologie de son acte de désobéissance au nom de la science, voir T. H. Holdich, loc cit.

7.Pour un exposé historique complet du « Grand Jeu », voir Peter Hopkirk, The Great Game: The Struggle for Empire in Central Asia, New York, Kodansha Globe, 1992.

8.La signture du traité à Saint-Petersbourg en 1907 divisait la Perse en trois zones d’influence (russe au nord, britannique au sud et neutre au centre), accordait aux Britannique un statut de semi-protectorat sur l’Afghanistan et reconnaissait la souveraineté chinoise sur le Tibet. Aucun de ces trois pays n’accepta de reconnaître les conditions du traité.

9.Voir l’ouvrage de Edward Said, Orientalism, Londres, Routledge & Kegan Paul, 1980 [1978].


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  1. Article remarquable. Merci. Je mets en ligne ce jour un extrait de “Trois ans de lutte dans les déserts d’Asie” (Pygmalion/Gérard Watelet, 1991) et fais un lien vers vous.
    Amicizia di Corsica
    Anghjula

  2. Merci à vous!

  3. Excellent article, très fouillé; saviez-vous que vous pouviez lire librement de Sven Hedin sur le net : ‘le Tibet dévoilé’ à l’adresse suivante :
    http://classiques.uqac.ca/classiques/hedin_sven/tibet_devoile/tibet_devoile.html

    De même, le livre de Philippe Forêt : ‘La véritable histoire d’une montagne plus grande que l’Himalaya’, (les résultats scientifiques inattendus d’un voyage au Tibet (1906-1908) et la querelle du Transhimalaya, éditions Bréal, 2004) est passionant à lire.

    Merci pour ce bel article.


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