Publié par : MaTo | novembre 10, 2006

L’importance de l’identité dans la post-bipolarité

L’exemple du schisme culturel Thaï-Lao

À cause de mon manque total de temps à consacrer à mon blog, je publie un vieux texte que j’ai écri l’an dernier. Ce texte a été écrit dans le cadre d’un cours d’histoire (Lecture historique de l’état du monde) à l’hiver 2006.  Notez qu’il est assez long, pour les moins patient d’entres vous.

Au cours de la guerre froide, la notion d’identité, qu’elle soit religieuse, linguistique ou nationale, était souvent mise de côté au profit d’une identification à l’un des deux blocs idéologiques. Il était plus important de faire partie du monde capitaliste de la liberté ou du monde communiste de la victoire prolétaire, que d’une communauté culturelle, linguistique ou religieuse. Même le concept d”identité nationale était renforcé par l’adhésion à un bloc idéologique, et ce, qu’il soit d’est, d’ouest ou même non-aligné. Pour l’Europe, c’était une façon de connaître enfin la paix après des siècles de guerres. Pour les nouveaux pays nés de la décolonisation, c’était une façon pour les nouveaux régimes de légitimer leur pouvoir sur des territoires découpés par les puissances européennes.

Avec l’écroulement du bloc soviétique et la fin de la guerre froide, la notion d’identité nationale a repris le premier plan. Pour commencer, nous avons pu observer une résurgence des nationalismes, dont les guerres en ex-Yougoslavie en sont un tragique exemple. Ensuite, des nouvelles quêtes de recherche identitaire ont surgi dans le monde post-bipolaire. Nous n’avons qu’à penser à l’Ukraine, qui après trois siècles de domination russe, est maintenant confrontée à la réalité de l’indépendance. Dans l’ancien bloc occidental, la montée du « néo-populisme » en Amérique latine peut se placer au centre d’une recherche d’une nouvelle identité latino-américaine pour affirmer son indépendance face aux États-Unis

Dans ce présent document, je traiterai d’une étude de cas qui peut s’insérer dans les deux notions d’identité post-bipolaire expliqués ci-haut, et qui d’après moi, est plutôt intéressant par sa singularité. C’est ce que j’ai moi-même nommé le schisme culturel (ou identitaire) Thaï-Lao. Les états-nations, connus aujourd’hui sous les noms de Royaume de Thaïlande et de République Démocratique Populaire (RDP) Lao, ont deux identités en compétition, car chacun se dit à l’origine de l’autre. Un destin parallèle, si ce n’est pas lié, jusqu’à ce que finalement s’opère une division coloniale suivie d’une division idéologique, à laquelle l’identité nationale était liée à l’identification aux blocs respectifs. Aujourd’hui, l’esprit de compétition est de nouveau inévitable. Au coeur des débats des prochaines décennies sera l’interprétation de l’histoire commune des deux nations.

L’historiographie nationaliste en Thaïlande tend à présenter l’identité lao comme rien d’autre qu’une création de l’impérialisme français et du communisme vietnamien. Une tactique de « diviser pour régner » dont les Thaïs furent les victimes. De l’autre côté, il peut être argumenté que l’identité thaï soit une identité nationale européanisée, où pour survivre à l’expansion coloniale, elle a, un peu comme le Japon, sacrifié une partie de son « caractère asiatique » au profit de l’impérialisme à l’européenne. Un impérialisme dont les Lao furent les premières victimes.

Royaume de Thaïlande

RDP Lao

Ce texte a pour but d’apporter une nuance aux deux interprétations opposées en analysant, d’abord, 1) sur le temps long, les origines lointaines de la division des mémoires culturelles, puis, 2) sur le temps moyen, l’évolution de cette division en nations modernes et distinctes, et enfin, 3) sur le temps court, les développements récents qui peuvent donner une idée de l’avenir des deux identités. De plus, cette analyse vise à montrer à quel point la notion d’identité est importante pour l’avenir des deux états-nations.

Finalement, considérant le Laos comme ma seconde demeure, mon point de vue ne peut qu’être biaisé envers ce dernier. De plus, la pauvreté, l’isolement et le manque d’intérêt général font qu’il y a peu de recherches sur le Laos. Ce texte n’a pas la prétention d’une grande rigueur scientifique, mais il est plutôt le résultat d’un intérêt marqué pour l’anthropologie politique et les questions d’identité et de culture.

 

 

 

 

Notions d’ethnologie et l’orthographe

Les Thaïs et les Lao viennent du groupe ethnolinguistique Tai-Kadai, né dans le sud-est de la Chine. Durant le premier millénaire de notre ère, persécutés par l’expansion chinoise, les peuples de la branche tai commencèrent à migrer vers les vallées des grandes rivières de l’Asie du sud-est, dominées à l’époque par l’empire Khmer, où ils fondèrent les premiers royaumes ancêtres des états-nations thaï et lao modernes.

Les ethnologues utilisent l’orthographe « Tai » pour désigner le groupe ethnique en général afin de le différencier de la culture thaï de Thaïlande, même si la prononciation est sensiblement la même. Donc tous les Thaïs sont Tai, mais pas tous les Tai ne sont des Thaïs. J’utiliserai ici la même orthographe. Ce texte utilise les termes Lao et Thaï, tant comme nom qu’adjectif. Le terme « laotien », tout comme « thaïlandais », qui peuvent être conjugués plus facilement en français, réfèrent au pays et non à l’ethnie. Lao ne sera jamais conjugué dans ce texte.

À part en Thaïlande et au Laos, on trouve aujourd’hui des Tais dans le sud-ouest de la Chine, surtout dans la province de Guangxi, dans le nord-est du Myanmar, comme dans l’État Shan, et même jusque dans le nord-est de l’Inde. De tous ces peuples tais, aucun ne possède autant de similitudes que les Thaïs et les Lao, les seuls à avoir établi d’importants royaumes et les seuls à être engagé dans une compétition culturelle.

Une petite leçon d’histoire

Le premier leader lao historique est Khun Lo, qui conquit la ville de Muang Swa (aujourd’hui Luang Prabang) en l’an 698. Khun Lo était le fils aîné de Khun Borom, une figure mythique de la légende lao de la création du monde actuel. Khun Borom serait descendu des Cieux (possiblement une figure pour désigner la Chine) et aurait donné à ses sept fils des parties du nouveau territoire tai, historiquement identifiable à des régions du Myanmar, du sud du Yunnan, et du nord de la Thaïlande, du Laos et du Vietnam. Les Thaïs ne partagent apparemment pas cette légende, que l’on peut identifier comme le premier clivage dans la mémoire collective des deux peuples. Toutes les familles royales lao identifient Khun Lo comme leur premier ancêtre.

Dans les quelques siècles qui suivirent, Muang Swa tomba tour à tour sous la gouverne du royaume yunnanais de Nanzhao (Nan-Chao), l’empire Khmer (aujourd’hui le Cambodge), et quelques seigneurs tais, où la ville devint connue sous le nom tai de Xieng Dong Xieng Thong. Tout changea lors de l’invasion mongole de 1253, après laquelle l’empire Khmer d’Angkor devint un vassal de l’empire mongol de Chine.

L'Empire Khmer au 11e siècle

Trois nouveaux royaumes sont nées après le départ des Mongols: le premier, Sukhothai, fondé en 1238 à la suite d’une rébellion contre la domination khmer, mais qui prit de l’expansion seulement après 1278. Sukhothai est considéré comme le premier royaume thaï et le lieu de naissance de l’identité thaï moderne. Il fut par contre de courte durée car en 1376, Sukhothai fut absorbé par le royaume plus puissant d’Ayutthaya, un peu plus au sud. En 1431, Ayutthaya imposa sa supériorité en conquérant la cité d’Angkor, mettant ainsi fin à cinq siècles de domination khmer dans la région. Ayuttaya est sans contredit l’ancêtre de la Thaïlande moderne, il fut très ouvert sur le monde, accueillant des ambassadeurs européens et japonnais dès le 17e siècle.

Ensuite vint le royaume de Lanna, fondé en 1259, qui s’étendait de Chiang Mai en Thaïlande à Luang Prabang au Laos. Des écrits de l’époque démontrent que les termes Thaï et Lao y furent tous deux utilisés. On peut donc affirmer que Lanna possédait des caractéristiques des deux peuples. Du 16e au 18e, Lanna fut un royaume vassal de la Birmanie, avant d’être finalement annexé par le Siam (ancien nom de la Thaïlande) au 19e siècle.

Finalement, en 1353 fut fondé le royaume de Lane Xang, souvent considéré comme l’ancêtre du Laos, même s’il n’existait pas vraiment de nationalité lao à l’époque. Lane Xang fut fondé par un prince de Xieng Dong Xieng Thong, théoriquement vassal de Lanna, mais en réalité toujours sous influence mongole. Ce prince, nommé Fa Ngum, dût fuir à la cour d’Angkor, où, avec l’aide de soldats khmers, il entrepris de reconquérir sa ville natale et d’en faire le centre d’un nouveau royaume. Pour les Khmers, Lane Xang était une barrière contre l’expansion de Sukhothai et d’Ayatthaya, pour les Mongols, c’était un corridor liant la Chine à Angkor. Lane Xang survit aux chutes de l’empire Mongol et de l’empire Khmer, mais c’est finalement des tensions internes qui le fragmenta en trois royaumes plus faibles : Luang Prabang au nord, qui devint tributaire des Thaïs et des Birmans; Viang Chan (Vientiane) au centre et Champassak au sud, qui tous deux payèrent tributs aux Thaïs et aux Vietnamiens. Le Laos est encore aujourd’hui, en quelque sorte, un vassal de la Thaïlande et du Vietnam.

Le récit du Bouddha d’émeraude

Il y a une histoire intéressante qui lie tous ces royaumes anciens et qui est encore une importante source de tensions entre Thaïs et Lao, mais qui a aussi le potentiel de rapprocher les deux peuples en leur donnant la conscience d’une mémoire commune. C’est l’histoire d’une petite statuette de 45 cm que l’on appelle le Bouddha d’émeraude (mais qui est réellement fait de jade). Bien que la légende veut qu’elle ait été créée dans le nord de l’Inde en l’an -43, les sources historiques débutent par sa découverte dans le toit d’un temple de Chiang Rai, dans le royaume de Lanna, en 1434. Juste avant l’invasion birmane de 1558, le roi Setthathirath de Lane Xang, sauva la statuette (ou la « vola », selon les révisionnistes thaïs) et la plaça dans sa nouvelle capitale à Viang Chan où elle fut la protectrice du royaume pendant plus de deux siècles.

Le Bouddha d'émeraude

En 1779, elle fut prise par les Thaïs qui l’amenèrent à Bangkok, la nouvelle capitale du Royaume du Siam, en pleine expansion. Cette action est aujourd’hui justifiée par les historiens nationalistes de Thaïlande en donnant à Lanna un attribut strictement thaï, et faisant donc du bouddha en question, un héritage exclusif du peuple thaï.

Le temple de Viang Chan (Vientiane, la capitale de la RDP Lao), qui abritait autrefois le précieux Bouddha d’émeraude, est toujours debout, où les Lao attendent le retour de la statuette, accompagné d’excuses de la part du roi thaïlandais. Des excuses qu’ils attendront sûrement longtemps.

 

 

 

 

La naissance de l’impérialisme thaï

Après la conquête birmane de 1763, qui se termina avec la prise et la destruction d’Ayutthaya, Taksin, un général d’origine chinoise, entreprit de reconquérir toutes les terres habitées par des Tais. Il fonda le royaume de Siam et annexa Lanna en 1776 puis, Viang Chan en 1778. C’est à cette époque que débuta la déportation de familles lao vers le Siam, à laquelle je reviendrai plus tard. Le successeur de Taksin devint en 1782, Rama I, le fondateur de la dynastie Chakri (toujours sur le trône) et celui qui désigna Bangkok comme capitale du Siam. Rama I débuta la longue transformation de son pays en un état-nation moderne.

C’est sous la domination siamoise que le royaume de Viang Chan a vu arriver au pouvoir le premier patriote lao. En 1804, le roi Anuvong, avec l’aide du Vietnam, commença à reconstruire la force de son royaume et, en 1823, il pris le contrôle de toute la région autour de Viang Chan, et traversa le fleuve Mékong avec son armée pour libérer les Lao du plateau de Khorat. Anouvong fut le premier roi a vouloir unifier tous les Lao et à légitimer son autorité sur une base nationale et ethnique au lieu d’une base religieuse et dynastique. Malheureusement, son opération fut un désastre et, en 1827, Viang Chan fut complètement rasé et brûlé et sa population entière fut déportée au Siam, où elle fut mise au travail forcé. Cette déportation explique la disproportion démographique entre les Lao à l’est (aujourd’hui 4 millions) et à l’ouest (aujourd’hui 15 millions) du Mékong. Le royaume de Viang Chan fut abolit et devint une simple province du Siam. Ce développement était une première dans toute l’histoire de la région. Cela marqua la fin du système des royaumes vassaux au profit d’un projet centralisé d’expansion du territoire national inspiré des idées impérialistes européennes. À partir des années 1860, l’identité lao avait presque disparue.

L’arrivée des Européens et le drame lao

À partir du milieu du 19e siècle, les puissances européennes prirent le contrôle de deux des plus importants royaumes de la région : la Birmanie par les Britanniques et le Vietnam par les Français. C’est l’annexion de tout le territoire à l’est du Mékong par l’Indochine Française en 1893 qui sauva les Lao. Sans la France, il n’y aurait probablement pas de Laos aujourd’hui, et les Lao auraient été complètement assimilés par le Siam.

La conquête française de l'Indochine

En contrepartie, c’est la diplomatie habile des rois Rama IV et Rama V qui sauva le Siam du colonialisme en jouant les Britanniques et les Français, les uns contre les autres. Les Français considéraient l’annexion du Laos comme une simple étape à l’annexion du Siam tout entier. Le besoin de la France de s’allier à la Grande-Bretagne contre la montée en puissance de l’Allemagne mit fin à de ce projet.

Là est tout le drame de l’histoire lao. Si les Français n’étaient pas intervenu, il n’y aurait plus de Laos aujourd’hui. Mais, si les Français avaient simplement annexé le plateau de Khorat, comme plusieurs le désiraient, il y aurait sûrement aujourd’hui un état Lao de plus de 20 millions d’habitants avec une influence régionale considérable. À la place, nous avons aujourd’hui un petit état Lao de 6 millions d’habitants (dont seulement 60% sont Lao) contre une Thaïlande géante de 65 millions d’habitants (dont seulement 50% sont Thaï, et 25% sont Lao) avec plus de trois fois la population lao du Laos. Les Lao sont certainement uniques au monde par l’énorme disparité entre leur distribution géographique réelle et les frontières de leur état-nation désigné.

Le nationalisme thaï et la création de la Thaïlande contemporaine

En 1932, dans un Siam grandement affaibli par la Grande Dépression et l’endettement envers l’Occident, un coup d’état sans effusion de sang transforma le pays en une monarchie constitutionnelle. En 1939, le dictateur Phibun, du Parti Populaire, changea le nom du pays pour la Thaïlande, un nom qui implique l’unité de tous les peuples tais, y compris Lao et Shan, mais qui signifie aussi dans la langue thaï, par une coïncidence linguistique, « Pays des libres », dans le sens tout occidental du terme. Encore plus important, le nouveau nom du pays excluait les Chinois, qui contrôlaient grandement l’économie du Siam. Copiant les techniques de Hitler et de Mussolini, Phibun et son idéologue en chef, Luang Wichit, mirent en place un culte du leader et une idéologie ultra-nationaliste irrédentiste, qui promouvait la création d’un grand empire thaï couvrant tout le territoire autrefois sous influence du Siam. La bête noire devint les Chinois. L’ennemi devint l’impérialisme européen, spécialement français. D’importantes manifestations anti-françaises furent organisées pour revendiquer les territoires acquis un demi-siècle plus tôt, correspondant au Laos d’aujourd’hui.

Les pertes territoriales du Siam

Durant la seconde guerre mondiale, le régime de Phibun permit aux Japonais d’utiliser la Thaïlande comme base pour conquérir l’Indochine Française et la Birmanie Britannique. Il signa un accord secret avec le Japon, stipulant que ce dernier aiderait la Thaïlande à récupérer tous les territoires perdus aux Français et aux Britanniques. Lorsque qu’en janvier 1942, la Thaïlande déclare la guerre à la Grande-Bretagne et aux États-Unis, un groupe dissidents thaïs crée à Washington un mouvement d’opposition. Après la guerre, ce mouvement organisa les premières élections libres et restaura temporairement le nom de Siam. Mais il fut de très courte durée. En 1949, dans le contexte du début de la guerre froide, Phibun revient au pouvoir, cette fois-ci avec le soutien des États-Unis. Il gardera le pouvoir jusqu’en 1957, où il sera remplacé par la première génération de dictateurs entièrement instruits en Thaïlande, et donc moins influencés par les idées politiques occidentales. Par contre, Phibun mit en place les bases qui firent de la Thaïlande un fief géopolitique américain pendant toute la Guerre Froide.

L’indépendance du Laos et la Guerre Froide

L’analyse historique post-coloniale suggère qu’en instruisant une élite occidentalisée, les puissances coloniales ont semé les germes de leur propre défaite. Il en fut un peu différent au Laos. L’aristocratie lao, éduquée en France, était en général fortement en faveur de la domination française, y voyant ainsi une protection contre les Thaïs et les Vietnamiens et comme le seul rempart contre la Thaïlande irrédentiste. L’École Française d’Extrême-Orient a contribué beaucoup à la naissance du nationalisme lao en effectuant des fouilles archéologiques, découvrant et publiant des textes historiques et standardisant la langue.

Durant la seconde guerre mondiale, le premier gouvernement nationaliste (Lao Issara) fut créé avec l’aval de l’occupant japonais. Après la reprise du contrôle de l’Indochine par la France, le gouvernement Lao Issara s’exila en Thaïlande, mais fut expulsé après le nouveau coup de Phibun en 1949. Cela ne laissait qu’un endroit duquel mener des opérations en territoire lao : le Nord-Vietnam communiste. Le Lao Issara s’écroula à cause des divisions entre communistes et non communistes et la lutte anti-française fut reprise par le Pathet Lao, sous la direction du Parti Communiste d’Indochine de Ho Chi Minh.

En 1954, après la défaite française à Dien Bien Phu, contre le Viet Minh, le Laos est devenu un état pleinement indépendant, théoriquement neutre, et avec un gouvernement de coalition comprenant toutes les factions. Pour l’administration américaine du président Eisenhower et le régime nord-vietnamien de Ho Chi Minh, le Laos était un enjeu d’une importance capitale. De la fin des années 50 au milieu des années 60, l’ambassade américaine de Vientiane était la plus importante au monde (ensuite surpassée par celle de Saïgon). Pendant ce que l’on a appelé la « guerre secrète du Laos », qui dura de 1964 (année où le Pathet Lao quitte le gouvernement de coalition) à 1973 (année où les États-Unis se désengagent de l’Indochine), le Laos devint un des plus importants champs de bataille est-ouest au monde, avec les États-Unis et la Thaïlande supportant le régime royaliste tandis que l’URSS et le Nord-Vietnam supportait le Pathet Lao. Le nouveau gouvernement de coalition de 1973 fut dominé complètement par le Pathet Lao qui, en 1975 abolit la monarchie pour créer la République Démocratique Populaire Lao. Le nouveau nationalisme lao était anti-capitaliste, anti-américain, anti-monarchique et toujours aussi anti-thaï.

 

 

 

 

Consolidation des identités distinctes

Bien qu’ayant fini par abandonner ses revendications irrédentistes, la Thaïlande lança, dans la seconde moitié du 20e siècle, une importante campagne d’assimilation, ou de thaïfication, avec comme but de consolider l’influence culturelle de Bangkok sur les régions les plus éloignées. Cette politique visait spécialement les minorités montagnardes du Nord, les musulmans d’ethnie malaise du sud, et plus important encore, les Lao de l’Issan (nom désignant le nord-est de la Thaïlande).

La région d'issan

La thaïfication consistait en une centralisation du développement rural pour accroître l’allégeance à Bangkok. On y a fait la promotion du dialecte thaï de la région de Bangkok partout au pays, et l’encouragement du nationalisme thaï par la promotion du roi, la salutation du drapeau à l’école et la diffusion de l’hymne national à la radio, la télévision et dans certains lieux publiques deux fois par jour. Le gouvernement thaïlandais ne reconnaît donc plus la nation lao sur son territoire et la langue lao, découragé par le gouvernement, est reconnue seulement en tant que dialecte thaï de l’Issan.

De son côté, la révolution lao affirma la sauvegarde de l’identité lao. Un peu comme la thaïfication, le régime communiste fit la promotion d’un nouveau nationalisme ethnique lao, y incluant les minorités. La première action dans ce sens fut de créer trois sous-divisions lao. Le groupe « lao loum » est composé de l’ethnie lao même et ils vivent principalement dans les vallées des grandes rivières du Laos. Le groupe « lao theung » comprend les ethnies môn-khmer qui sont plus près linguistiquement des khmers du Cambodge et ils vivent normalement un peu plus haut dans les montagnes. Le dernier groupe, « lao soung », comprend les ethnies hmongs et miens venues du Tibet et du sud-ouest de la Chine dans la dernière vague de migration en Asie du sud-est il y a seulement quelques siècles et vivent très haut dans les jungles montagneuses. Bien que ces divisions pseudo-ethniques, qui sont plus ou moins des inventions du régime communiste, ne correspondent pas aux réalités culturelles et linguistiques, elles ont permis un certain renforcement de l’identité nationale lao.

 

 

Ensuite, contrastant avec la majorité des régimes communistes ultra-séculaires, le régime de la RDP Lao se rendit vite compte du pouvoir de cohésion du bouddhisme (après avoir tenté de réprimer sa pratique durant la première année). Les moines fondamentalistes étaient très favorables au rejet de toute influence occidentale et au conservatisme social dont faisait preuve le nouveau régime. La célèbre phrase de l’auteur Paul Théroux décrit bien le Vientiane d’avant 1975 : « Les bordels sont plus propres que les hôtels, la marijuana est moins chère que le tabac à pipe, et l’opium est plus facile à trouver qu’une bonne bière froide. »

La lente ouverture du Laos et sa rapide dépendance envers la Thaïlande

L’ouverture du Laos, timide avant la chute de l’Union Sovitétique et indispensable après, fut accompagnée d’un accroissement de la dépendance face à la Thaïlande. La propagande anti-thaï fut abandonnée et la Thaïlande devint la porte du Laos sur le monde. En 1994, fut inauguré le Pont de l’Amitié Thaï-Lao, le premier pont sur le fleuve Mékong entre les deux pays. En 2006, un partenariat Thaï-Lao-Français fut mis en place pour créer le premier chemin de fer de tout le Laos, qui va relier Vientiane au réseau ferroviaire de la Thaïlande.

En plus d’être économique, l’influence thaï, devint culturelle, avec le nouvel accès à la télévision satellite. La culture populaire, la musique, le cinéma, le star-système, la culture de la consommation de Thaïlande commença à déferler sur les masses lao, et auxquelles l’idéologie fatiguée du régime n’avait aucune alternatives plus attrayantes. Aujourd’hui, tous les Lao qui ont un accès à la télévision satellite (un nombre grandissant) comprennent parfaitement le thaï, s’ils ne le parlent pas.

L’année 1999-2000 fut proclamée l’année « Visitez le Laos ». Le tourisme est devenu l’une des plus importantes sources de revenu du Laos, mais une industrie complètement à la merci de son voisin. Ayant depuis plusieurs années une infrastructure touristique très développée, la Thaïlande utilise le tourisme pour accroître son influence sur ses voisins plus démunis (le Myanmar, le Cambodge et le Laos).

L’identité et la mondialisation

Malgré l’évidente disparité économique et démographique entre les deux nations, il y a possibilité d’un renversement. Si le 21e siècle est le siècle de l’Asie, comme l’affirme l’émergence de la Chine et de l’Inde, il y aura possiblement une perte d’influence ou un déclin des pays asiatiques occidentalisés très tôt, comme le Japon et la Thaïlande. En Thaïlande, les inégalités socio-économiques qu’apportent la mondialisation néo-libérale sont en train de se faire sur des lignes ethniques, ce qui pourrait fragiliser l’identité thaï et l’institution de la monarchie sur laquelle elle repose.

La première manifestation de cela peut être observée dans l’extrême sud de la Thaïlande (d’ethnie malaise et de religion musulmane), qui formait autrefois le Sultanat indépendant de Pattani. Depuis 2001, une importante vague de violence (plus de 600 morts seulement en 2004) a secoué les trois provinces à la frontière de la Malaisie. Bien que blâmé sur des groupes séparatistes et islamistes et vue par certains comme un front de la « Guerre au terrorisme », c’est avant tout l’aliénation sociale, politique et économique ainsi que l’énorme pauvreté de la région, qui motivent cette violence, qui montrent que la thaïfication a échoué. La région d’Issan est une autre région où la centralisation du pouvoir à Bangkok est de plus en plus cause d’aliénation dans ce contexte de mondialisation des marchés.

Deuxièmement, il y a la question de la monarchie, ou plus particulièrement, celle de la succession de Sa Majesté le roi Bhumibol Adulyadej (Rama IX), sur le trône depuis 60 ans et âgé de 79 ans. Le culte du roi est certainement le plus important élément du nationalisme thaï et l’énorme respect que commande Rama IX auprès de la population à contribué à garder le pays uni. Par contre, le prince héritier est tenu en beaucoup moins haute estime, à cause de ses liens forts avec l’armée et sa réputation de playboy. Toute affirmation du nationalisme lao dans l’Issan serait vue comme un lese majeste (un acte criminel passible de prison). Il y a des possibilités de tensions futures entre ceux qui demandent plus d’autonomie pour contrer l’aliénation de la région et ceux qui invoquent la monarchie au nom de l’unité de la Thaïlande.

 

 

 

Conclusion

Après avoir analysé, tant l’origine, l’évolution que les perspectives d’avenir des identités nationales thaï et lao, nous pouvons nuancer les positions (ou accusations) opposées. Il est vrai que l’idée d’une nation lao distincte a été consolidée par le colonialisme et le communisme, mais cette distinction existait bien avant l’arrivée des Français. Le nationalisme lao est né avant tout en réponse de la perception de l’agression thaï. Néanmoins, la pauvreté, la corruption et le manque de démocratie et de liberté qui caractérise l’état-nation lao affaibli son image et son attrait auprès des Lao d’Issan. Pour ce qui est des Thaïs, il est vrai qu’ils se sont occidentalisés très tôt et que l’impérialisme, le révisionnisme et l’assimilation ont caractérisé les débuts de leur état-nation. Mais c’est aussi la démocratie, la liberté de parole et une certaine prospérité. Le défit de la mondialisation démontrera si la Thaïlande est réellement un état-nation moderne ou bien un état en développement luttant pour sauvegarder son unité.

Pour les Lao, la Thaïlande est à la fois source de fascination face à son mode de vie et de dégoût face à son développement sauvage et ses conséquences (sida, prostitution, pollution). La Thaïlande, c’est « ce qui pourrait être ». Pour les Thaïs, le Laos est source d’authenticité et de tradition où la commercialisation n’a pas encore pris d’assaut la société. Le Laos, c’est « ce qui a déjà été ».

La récente crise politique en Thaïlande, qui s’est terminée par la démission du Premier Ministre Taksin Shinawatra, a amené plusieurs analystes a douter de l’avenir démocratique du pays. Il sera très important de surveiller la possibilité non seulement de l’émergence du nationalisme lao, mais aussi chinois. Avec la montée en puissance de la Chine, s’observe la montée de la confiance des sino-thaïs, marginalisée politiquement depuis l’époque de Phibun.

Du côté du Laos, le développement d’alternatives culturelles et commerciales est essentiel pour affaiblir l’influence thaï. Un exemple que l’on peut retenir est le succès de la Beer Lao. Souvent considéré comme la meilleure de toute l’Asie, cette bière, dont le gouvernement possède 50% des parts, est exportée chez tous les voisins du Laos (et même au-delà) sauf en Thaïlande. Dans les pays en développement, l’identification à des produits de consommation peut devenir tellement importante qu’elle peut faire naître des sentiments nationalistes, d’où la réticence du gouvernement thaïlandais à laisser la Beer Lao être distribuée dans l’Issan. Finalement, une ouverture du gouvernement à l’importante diaspora pourrait attirer des investissements dont le Laos a grandement besoin.

Pour revenir à l’idée de l’identité dans la post-bipolarité, l’analyse du schisme culturel Thaï-Lao démontre bien l’importance que prend cette notion dans ce nouveau contexte mondial. Le passé revient à l’avant scène et il est donc important de faire de l’histoire un facteur de compréhension et de rapprochement et non de tensions et de compétition. La mondialisation offre des opportunités de promouvoir sa culture et son identité par la commercialisation culturelle et la diffusion des médias de masses. Mais la mondialisation offre aussi des risques importants, comme la fragilité du système d’unité nationale mis en place, causée par l’ouverture du pays sur le monde. De plus, la mondialisation a tendance à renforcer les cultures « fortes », qui dominent et assimilent les cultures « faibles ». Il y a donc une corrélation entre l’influence et la puissance d’un état avec l’influence et la puissance de sa culture. Les Lao devraient en prendre note.

 

 

3-L’avenir du schisme culturel Thaï-Lao

2-L’évolution du schisme culturel Thaï-Lao

1- L’origine du schisme culturel Thaï-Lao


Réponses

  1. c’est génial,
    et vraiment ttrès interesant
    merci pour l’analyse, je n’hésiterais pas à revenir vres votre blog et à tâcher de vous rencontrer lors d’un passage au Laos


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